Classique

A la Philharmonie, une Saint Matthieu intense et passionnante par Jordi Savall

A la Philharmonie, une Saint Matthieu intense et passionnante par Jordi Savall

29 avril 2019 | PAR Denis Peyrat

Pour sa première passion de la semaine sainte, la Philharmonie de Paris accueillait le 18 avril Jordi Savall avec ses compagnons de route du Concert des Nations et de la Capella Reial de Catalunya. Avec l’appui de la Maîtrise du Conservatoire de Dôle et de solistes inspirés, ils ont donné une version intime et émouvante du chef d’oeuvre de Johann Sebastian Bach, la Passion selon Saint Matthieu.

L’oeuvre sacrée de Johann Sebastian Bach est tout entière écrite pour la liturgie réformée et en particulier pour l’Eglise Saint Thomas de Leipzig dont il fut le cantor de 1723 jusqu’à la fin de sa vie. En comparaison à la Passion selon Saint Jean, qui date de 1724, Bach a choisi pour la Passion selon Saint Matthieu, créée pour le vendredi saint en 1727, des dimensions et des effectifs plus importants. L’ensemble des arias et ensembles choraux sont ainsi distribués à deux ensembles, constitués chacun d’un orchestre, d’un chœur et d’un groupe de solistes. Chacun d’entre eux est appuyé par un orgue positif. Jordi Savall a choisi de les disposer classiquement en arc de cercle de part et d’autre de son pupitre en gardant devant lui au centre des musiciens Jésus et l’Evangéliste. Placé en fond de scène, le chœur d’enfants de la Maîtrise du Conservatoire de Dôle se joint aux adultes dans les deux grandes fresques chorales qui encadrent la première partie. Les jeunes voix préparées par Patrice Roberjot apportent avec une belle assurance toute leur fraîcheur angélique au Choral « O Lamm Gottes unschuldig ».  

Dans le rôle crucial et toujours délicat de l’Evangéliste, le ténor Florian Sievers développe une belle expressivité au service du récit de la Passion. Sa voix riche et son aigu jamais forcé lui permettent toutes les subtilités et une grande variété de propositions dramatiques. Pour être l’un des grands dans ce rôle, il ne lui manque plus qu’à se détacher un peu plus de la partition dans laquelle il est souvent plongé. 

Pour lui répondre en Jésus, Matthias Winckhler s’appuie sur une voix de baryton ample au registre grave généreux qui lui confère une grande noblesse. Une autorité naturelle lui permet d’incarner un Christ très humain.Auprès de lui le Judas de Marc Mauillon fait preuve d’une belle assurance, et surtout bénéficie de deux des plus beaux airs de basse de la deuxième partie « Komm süsses Kreuz » et « Mache dir mein Herze, rein » dans lesquells il excelle malgré une voix plutôt légère.

Les autres rôles solistes sont eux aussi remarquablement tenus : la soprano Rachel Redmond prête sa voix très pure au « Blute nur du liebes Herz » et la mezzo Kristin Mulders emeut grâce à sa voix ample et souple. Emiliano Gonzalez-Toro alterne douceur et véhémence dans son redoutable air « Geduld » accompagné par le maestro lui-même à la viole de gambe.    

Enfin, plusieurs des membres de la Capella Reial di Catalunya prêtent également leurs voix à de courtes interventions solistes au cœur de l’action, toujours avec efficacité et une belle présence vocale. Mais les 19 chanteurs constituent aussi, malgré leur effectif réduit un ensemble choral très cohérent au service des magnifiques chorals. Le célèbre « O Haupt voll Blut und Wunden« , qui constitue le pivot dramatique de l’oeuvre est également un sommet vocal de la soirée grâce à la reprise pianissimo de la deuxième strophe.
Du côté instrumental Jordi Savall avec le Concert des Nations bénéficie d’un . de musiciens parfaitement rompu à ce répertoire. Outre les excellents solistes à vent, il faut noter la superbe prestation des deux violons solo Guadalupe del Moral et Manfredo Kraemer, qui dialogue sublimement avec le contre-ténor dans son aria « Erbarme dich ». Avec une grande économie de gestes, mais sans jamais sacrifier à la construction dramatique, Jordi Savall qui parait complètement habité par cette musique en rend toute la profondeur et l’intériorité : la Passion du Christ devient sous sa baguette un grand drame humain par lequel on ne peut qu’être touché.

 

Aux saluts finaux, le maestro Savall, avec une grande humilité s’efface devant ses interprètes, faisant acclamer chacun des instrumentistes et applaudissant lui même individuellement les solistes. C’est pourtant essentiellement à lui, tout entier au service de la musique de Bach, que l’on doit le succès de cette grande soirée de spiritualité. On sera heureux de le retrouver à la Philharmonie de Paris dans le cadre d’un week-end « Passions » la saison prochaine. Il y interprétera avec les mêmes interprètes la Passion selon Saint Jean, où il devrait à nouveau faire merveille.

Crédits photos : Jordi Savall © Hervé Puyfourcat – concert © Denis Peyrat

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Un bouche à bouche aux petits soins
Denis Peyrat
Ingénieur exerçant dans le domaine de l'énergie, Denis est passionné d'opéra et fréquente les salles de concert depuis le collège. Dès l'âge de 11 ans il pratique également le chant dans diverses formations chorales, en autodidacte mais avec une expérience qui lui permet à présent de faire partie d'un grand chœur symphonique parisien. Il écrit sur l'opéra et la musique classique principalement.

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