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[Interview] La Grande Sophie : « J’ai tendance à aller chercher la justesse du sens plutôt que celle du son »

[Interview] La Grande Sophie : « J’ai tendance à aller chercher la justesse du sens plutôt que celle du son »

23 novembre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Alors que son concert du 26 novembre au Trianon annonce complet pour le mercredi 26 novembre et que son nouvel album, Nos Histoires (Polydor, septembre 2015), fait l’unanimité du public et de la critique, La Grande Sophie nous a parlé de cet album né quelque part en Asie et plein de voyages. Elle nous a aussi parlé de la scène, de ceux qui l’accompagnent, de ses passions et de ses doutes à chaque nouveau disque qu’elle aborde. Rencontre avec une autodidacte passionnée, bouillonnante d’énergie et pleine de références qui forment des routes originales à travers le globe et le temps.

« Le 11 mars 2011 » est le titre d’une des chansons de l’album. Que s’est-il passé?

La Grande Sophie : Le 11 mars 2011, c’était Fukushima. J’ai été touchée par l’histoire d’un couple. Une femme était sur le toit d’un immeuble, elle a vu la vague et a juste eu le temps d’envoyer un message à son mari pour lui dire de la ramener à la maison. Depuis qu’il a perdu sa femme, la vie de son mari a totalement changé. Il a changé de métier et il a appris à nager et à plonger. Tous les jours, il plonge pour retrouver sa femme. Cette histoire me touche car c’est celle de la longévité du couple, et là c’est même au-delà de la mort.

Dans « Nos histoires » vous incluez beaucoup de gens du monde entier ?

La Grande Sophie : L’album précédent était vraiment particulier, il était plus sombre. Pour ce nouvel album je voulais qu’il soit plus lumineux. Le déclic a été lors d’un voyage a Hanoi, au Viet-Nâm. C’est un pays avec une autre culture et le voyage a été très particulier car il ne s’est pas du tout passé comme prévu. Leur héros national est mort pendant que j’y étais et il y a donc eu plusieurs jours de deuil donc des concerts annulés. J’ai un beau souvenir de Hanoi car les gens qui venaient à mon concert ne parlaient pas tous français mais il s’est quand même passé quelque chose. La musique arrive à fédérer, les gens arrivent à percevoir une sensibilité. Hanoi est une ville pleine d’énergie où il y a beaucoup de jeunes. J’ai notamment trouvé l’énergie en deux jeunes interprètes, complètement bilingues qui n’avaient jamais été en France. Elles m’ont très bien accueillie et m’ont fait visiter la ville. Je suis partie de cette ville avec un pincement au cœur. Au mois de décembre, cette année, je fais une petite tournée en Asie et je passerais à Hanoi où je vais pouvoir retrouver des amis et aussi ces deux jeunes interprètes. Ça être un grand moment d’émotion.

À part Fukushima et le Viet-Nâm, vous nous emmenez également dans l’histoire de la pianiste soviétique Maria Yudina…

La Grande Sophie : J’ai connu Maria Yudina grâce à un ami qui l’écoutait en boucle. Je me suis documentée sur cette femme qui a une histoire incroyable. C’était la pianiste préférée de Staline mais elle était une opposante, résistante au régime. Staline l’a toujours épargnée malgré ses idées. Dès qu’elle posait ses doigts sur un clavier, il versait une petite larme. J’ai été impressionnée par cette femme qui est très connue en Russie mais moins en France. Comme quoi, une femme seule, virtuose a vécu ce genre de chose. Elle n’a jamais hésité à poser ses idées, a su se battre.

Dans vos chansons, les femmes semblent souvent les meilleures sources d’inspiration…

La Grande Sophie : Je suis très sensible à l’art féminin, aux voix féminines. Il y a des voix qui m’ont bercées comme celle de Jane Baez que j’ai eu la chance de voir en concert et qui a une voix extraordinaire. Suzanne Vega, Chrissie Hinde des Pretenders qui a une voix qui me parle tout de suite, il y a aussi les chanteuses de jazz : Sarah Vaughan, elle faisait à la fois du scatt et elle pouvait aussi avoir ce côté bouleversant et dynamique. En France, je suis très sensible à la voix de Catherine Ringer .

Cela ne veut pas dire que je n’écoute pas des garçons : Alain Souchon ou Jacques Higelin m’ont beaucoup marquée. Higelin, c’est l’un des moments forts de scène que j’ai pu voir ces dernières années. C’est un poète, pour moi, dès qu’il parle il nous emmène avec lui, il faut vraiment le voir sur scène.

Et puis il y a aussi ces chansons où certaines personnes semblent vous mettre dans la colère ou la tristesse. Comme dans les « portes claquent », « ma colère » ou « tu dors »…

La Grande Sophie : À travers cet album, je parle de la rencontre sous toutes ces formes. Il y a les bons moments de la rencontre, ce qu’elle suscite en nous, toujours un éveil de mieux connaitre l’autre. Mais il y a aussi la non-réciprocité entre des gens. Cette indifférence, ou non réponse en amour comme en amitié, c’est très dur à vivre je trouve. Cela peut susciter de la colère. Dans « Tu dors », la rencontre a déjà été faite et la relation est déjà stable et installée mais il faut savoir la réveiller, se laisser surprendre. C’est ce que raconte la chanson.

Sur l’album, il y a « Jour sans faim » qui fait écho à votre collaboration avec Delphine De Vigan. Aviez-vous lu son premier roman (Jour sans Faim, donc) avant de la rencontrer pour le spectacle L’une et l’autre ?

La Grande Sophie : La rencontre avec Delphine s’est faite autour du festival littéraire « Tandem » à Nevers. Le but était de créer des tandems entre un écrivain et un autre artiste. Delphine a voulu que ce soit moi donc on m’a contactée et il y a eu une rencontre. J’avais lu Rien ne s’oppose à la nuit, qui est un livre qui m’avait bouleversé et j’étais donc ravie de la rencontrer. Le but du festival est une rencontre musicale. On s’est enfermé chez moi. On a fait une trame entre mes chansons et ses lectures. Elle faisait des lectures et je lui répondais en chanson. Parfois j’accompagnais juste ses lectures avec ma guitare.

Je suis toujours très active sur scène et avec les années j’apprends beaucoup les nuances. Je n’avais jamais fait un exercice comme celui-ci. Avec Delphine j’ai appris à laisser mon corps sans rien faire sur une scène, parfois je ne faisais que l’écouter faire des lectures. Ça a été très difficile au début de faire ça pour moi. Les silences et les pauses sont très importantes, elles comptent aussi.

Vous dites qu’avec « Tu dors » c’est la première fois que vous passez au piano/voix. Comment s’est passée la collaboration avec Jeanne Cherhal ?

La Grande Sophie : « Tu dors » est le premier morceau que j’ai composé avec un piano. Je ne l’avais jamais fait avant, je ne suis absolument pas pianiste. Je trouve ça très ludique de composer avec un instrument qu’on ne connait pas. De composer avec le piano m’a amené à ce texte. Le texte est très différent de ceux que j’ai pu écrire avant.
J’ai paniqué lorsque j’ai dû commencer à toucher le piano pour la première fois et c’est pour cela que j’ai appelé Jeanne, j’ai tout de suite pensé à elle parce qu’on avait déjà travaillé ensemble. Elle a compris ce que je voulais. Maintenant, j’essaye quand même de jouer toute seule sur scène.

L’autoportrait, « mille visages » est très beau, c’est quelque chose qui est fluide, libre, qui échappe …

La Grande Sophie : « Mille visages » c’est un thème qui m’intéressait car c’est un ressenti très personnel, que peut-être plusieurs personnes partagent, cette impression entre le matin quand on se lèvre, l’âge qu’on a l’impression d’avoir et au fur et à mesure d’une journée ou d’une semaine j’ai l’impression qu’on a une enveloppe charnelle qui représente quelque part l’âge qu’on a mais au fond. On passe d’une ère à l’autre selon ce qu’on vit. Dans une journée, on peut passer d’un âge à l’autre, c’est mon ressenti. Ça m’amusait d’en parler et de la comparer à la météo. L’état très changeant à l’intérieur d’un corps

Et « la maison des doutes »?

La Grande Sophie : « La maison des doutes », c’est comme si j’étais un immeuble avec beaucoup d’habitants. Tous les habitants sont tous les doutes que j’ai en moi, qui me pourrissent la vie, qui sont très présents, que je ne pouvais plus dissimuler. J’ai souvent cherché à les cacher. Il fallait que je les accepte et les mettre en chanson. Finalement j’ai même réussi à leur trouver des points positifs qui me poussent à aller plus loin dans ce que je vais faire, à avoir une exigence supérieure sur ce que je vais faire. Je fais avec, ça fait partie de ce que je suis.

Quand vous avez un écho comme vous l’avez avec cet album, un critique dithyrambique, des gens émus, est-ce cela fait taire un peu les doutes ?

La Grande Sophie : Cela n’a jamais fait taire les doutes. Les critiques positives sont très agréables. Mais si je suis réaliste je me dis que le futur sera plus compliqué. Les critiques sont très positives mais il ne faut pas qu’elles restent dans ma tête parce que ça peut me bloquer. Je peux me dire après avoir eu autant de critiques positives, je ne peux plus en avoir.

Avec qui travaillez-vous les instrumentations et comment travaillez-vous votre voix qui est vraiment impressionnante ?

La Grande Sophie : Je travaille avec trois musiciens réalisateurs, des gens que je connais bien maintenant, c’est le deuxième album qu’on fait ensemble, qui me disent de lâcher prise au niveau de la voix. Ils me disent que c’est trop travaillé, que je me contrôle trop et ils ont raison. Pour eux, tout ce que vous décrivez comme quelque chose de très sophistiqué, eux veulent le démolir. Je le comprends parce que ce que je vais chercher et ce qui me touche chez les artistes, ce sont les maladresses qui leur échappent. Par exemple, une chanteuse comme Björk, quand elle chante on entend beaucoup sa respiration. On peut penser que c’est un défaut mais pour moi c’est ce qui fait le charme de sa voix, c’est une facon de l’entendre vivre sous toutes ces formes. J’ai tendance à aller chercher la justesse du sens, du propos plutôt que la justesse du son. Lors de l’enregistrement, souvent, ce sont mes premières voix qui sont les meilleures, les plus justes ; il y a la fraîcheur et la spontanéité.

Note : réservez-vite, La Grande Sophie est à l’Olympia le 18 mai 2016.

Visuels : (c) DR

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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