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[Interview] Franck Monnet : « avec Waimarama, je ne cherchais pas à faire un disque exotique »

[Interview] Franck Monnet : « avec Waimarama, je ne cherchais pas à faire un disque exotique »

17 mars 2014 | PAR Bastien Stisi

Depuis l’autre bout du Monde, Franck Monnet a composé Waimarama, un disque pop et minimaliste d’une authenticité rare, tissant le lien entre les deux vies d’un homme parti chercher un souffle nouveau du côté des lointaines contrées Néo-zélandaises. Afin d’évoquer le cinquième album d’une carrière débutée il y a presque vingt ans, rendez-vous non pas sur les rivages de Paekakariki avec vue sur l’Océan Pacifique, mais sur ceux, légèrement plus bruyants, de la rue Oberkampf…

Est-ce parce que les Marquises étaient déjà investies par une grande figure de la chanson française que tu as dû te tourner vers l’émigration en Nouvelle-Zélande ?

Franck Monnet : (Rires) Tu es le premier à me parler des Marquises ! C’est une bonne question, j’ai juste envie de te dire « bravo » !

J’ai le droit de noter que tu me félicites dans l’interview ?

F M. : Oui, c’est franchement drôle ! Plus sérieusement, c’est vrai qu’il y a peut-être effectivement une référence (inconsciente) aux Marquises de Brel dans mon disque. C’est un disque qui a été publié alors que Brel était déjà mort, et il y a évidemment un lien avec ma chanson « Waimarama », qui évoque la mort et le lointain dont on ne revient pas. C’est en tout cas un super disque, beau et bouleversant.

Dans ta vie au jour le jour, on imagine assez bien ce que peut impliquer le fait de s’isoler au bout du Monde comme ça. Mais dans ton processus de création et dans ton travail d’artiste, qu’est-ce qui diffère vraiment ?

F M. : Ce qui change principalement, c’est que les choses ne se passent plus que par internet. Je ne parle même pas du téléphone, qui est bien trop cher. On passe beaucoup par ces logiciels gratuits qui te permettent de discuter en se regardant sur l’écran. C’est une illusion de se dire que c’est une chose facile, mais ça reste en tout cas faisable. Au moment de l’enregistrement de « Waimarama » j’étais par exemple en studio d’enregistrement à Paris, et on a dû enregistrer la voix de Lisa Tomlins qui était à Wellington : on a souvent fonctionné de cette manière là. L’enregistrement final du disque, bien évidemment, c’est par contre fait à Paris, par Édith Fambuena. Le seul truc qui n’est pas fluide, finalement, c’est les prix des billets d’avion…

Est-ce aussi pour cette raison que l’on n’a pas l’impression d’être confronté à un disque exotique ?

F M. : Bien sûr : le disque est en français, et ça se passe autant en France qu’en Nouvelle-Zélande. C’est un échange entre deux vies différentes, un passage de l’un à l’autre. Avec Waimarama, je ne cherchais pas à faire un disque exotique.

Musicalement, c’est vrai que l’on n’a pas la sensation de ce dépaysement. Avant d’écouter le disque, on s’attend pourtant à des sonorités tribales, à des ambiances d’ailleurs…

(À ce moment-là résonne rue d’Oberkampf un moteur de moto bien bruyant)

F M. : Ça par contre, c’est une sonorité très parisienne ! Mais oui, tu as raison, je ne joue même pas de ukulélé, qui est un instrument finalement très Parisien : on n’en peut plus du ukulélé, on en entend trop ! Je voulais faire un cd avec les instruments que j’aime et que je maîtrise. Et puis je me considère d’abord comme un chanteur, voir comme un conteur, mais pas comme un vrai musicien ou comme un guitariste. C’est ce que je raconte à l’intérieur du disque qui fait que ça devient exotique ou pas.

C’est donc également  pour ça que tu ne chantes ni en Anglais ni en Maori…

F M. : Je t’avoue ne pas avoir pensé à chanter en Maori, non. La toponymie est bien trop forte là-bas pour le faire. Le Maori me sert déjà à poser les choses sur la planète. Rien que lorsque tu prends le mot « Waimarama », ça veut dire « le lieu où se rencontrent la lune et la mer ».

Tu veux dire qu’en Maori, un mot peut définir une place ou un espace, et faire en même temps partie du vocabulaire ?

F M. : Oui, les mots de lieux ont toujours un sens très précis. Ici, c’est vrai que l’on oublie le sens initial des noms de lieux ou de villes. Par exemple, en Maori, si on dit « Paekakariki », c’est à la fois le nom de la ville où j’habite et « la maison du perroquet vert ». La ville est placée en face d’une réserve ornithologique, ça a donc du sens. Les noms de lieux sont très imprégnés de la culture Maori.

Et même à Wellington ?

F M. : Oui. Le maori n’est vraiment pas incongru là-bas. Ici, on n’est pas du tout habitué à ça dans la mesure où l’on a une culture de la langue française depuis Louis XIV, et de manière plutôt sérieuse (ndlr : le siècle de Louis XIV est celui de l’académisation globale de l’art et de celui de la langue française), mais là-bas, il y a vraiment l’idée de double culture : les enfants apprennent l’Anglais et le Maori à l’école. Les Maoris sont là depuis 1 000 ans. Les Européens, eux, ne sont là que depuis le XVIIe siècle…

La Nouvelle-Zélande est donc très imprégnée par la culture Maori, contrairement à ton disque, qui s’axe sur des thématiques plus personnelles…

F M. : Parfaitement, mon disque est imprégné par mes thématiques à moi, par ma rencontre avec cette culture Maori et cette nouvelle vie, et par mon souci de me présenter aux gens dans ce pays-là.

Lorsque l’on regarde la communication faite autour de la sortie de ton disque et le travail visuel présent sur l’album (un planisphère dessiné sur le cd, des artworks au coloris azur et ensablé…), on se dit d’ailleurs : « c’est Franck Monnet qui part à l’autre bout du monde »…

F M. : Ce que je veux montrer, c’est que je parle de quelqu’un qui est entre deux mondes. C’est un Français qui se retrouve à l’autre bout de la Terre. Le visuel doit dire ça histoire d’évoquer la transition très concrète que j’ai vécu. C’est du Français, mais très loin de la France. C’est moi qui suis incongru dans le paysage, ce n’est pas eux qui sont exotiques. C’est aussi pour ça que j’ai inséré à l’intérieur de l’album une petite lettre, qui explique le besoin que j’ai eu de m’exiler et de m’émigrer.

Lorsque tu émigres comme ça, et même administrativement, tu dois expliquer pourquoi tu le fais, tes motivations, ce que tu as fait avant…Comme tout le monde, j’ai moi aussi dû le faire, et ça m’a sans doute encouragé à me justifier comme ça. Il y a une trilogie d’autoportraits dans mon album (« Sans John » , « Quelqu’un » et « La Belle Industrie »), et qui dit : je suis un Français qui est né à telle date, mes expériences et ma culture c’est ça, je me présente.

C’est un peu le propos lorsque tu évoques Victor Hugo ou Baudelaire ? La nécessité, quand même, de rappeler à ton nouvel entourage que tu es français ?

F M. : Exactement. Et puis, l’ambition lorsque tu es auteur en France est écrasante. On te parle de Verlaine, de Rimbaud, de Baudelaire…Tu es chanteur, on s’attend à ce que tu fasses comme eux. Alors que bon, on ne parle pas forcément de la même chose…

Tu parles de Nouvelle-Zélande, tu parles donc aussi de Paris, mais plus à la manière du « J’aime plus Paris » de Thomas Dutronc

F M. : C’est un peu ça oui : je parle de Paris comme l’on parlerait d’une maîtresse désabusée et avec qui ce serait terminé. Dans « Paris », c’est ce que j’essaye de faire : une déclaration d’amour à l’envers, qui serait un peu un « je t’aime, mais il faut que je m’en aille ».

À côté de ça, il y a la présence du côté insolite, voir de l’anecdotique, une espèce d’exaltation du moment. J’ai aussi senti un rapport assez prononcé à l’enfance et au passé. C’est quelque chose sur lequel tu avais besoin de revenir ?

F M. : Oui, déjà parce que j’ai fondé une famille. Et aussi parce que je suis un étranger là-bas. C’est quelque chose que je n’avais jamais fait dans mes disques précédents, mais qui me préoccupe depuis Les Embellies. Je me présente en tant que membre d’une génération, notamment lorsque j’évoque le fait de n’avoir pas encore avalé la mort de John Lennon…

Le rapport à John Lennon, que l’on retrouve dans ton morceau « Sans John », est donc si fort que ça ?

F M. : C’est sans doute une question de génération, mais son travail et sa personnalité m’a beaucoup influencé. Il fait partie de mon adolescence. La crudité de ce qu’il a annoncé sur lui-même a marqué, et sa mort a été plus qu’une morte pour moi comme pour beaucoup de membres de ma génération. Je fais de la pop, et j’ai essayé de rendre hommage à l’une des personnes qui a compté dans l’histoire de la pop.

Tu fais de la pop, en effet, mais pas de la pop comme on a tendance à l’évoquer aujourd’hui. Il est en effet difficile de parler de « pop » aujourd’hui sans caler le mot « électro » devant…

F M. : Tu as bien raison, mais tu sais, je ne fais pas vraiment attention à ça ! C’est aussi pour ça qu’être loin de Paris pour moi, c’était bien : lorsque tu vis dans ce bain parisien, tu vis vachement dans le second degré, dans l’obsession du regard d’autrui, dans les gens que tu fréquentes… j’étais déconnecté, et j’ai fait ce que j’avais à faire avec ma musique à moi.

Et en Nouvelle-Zélande, est-ce que tu as commencé à être un peu médiatisé avec cet album ?

F M. : J’ai eu quelques petits relais presse avec quelques demandes d’interviews : il y a visiblement des gens intrigués par le fait qu’un Français sorte un disque appelé Waimarama…Mais il faut savoir qu’il y a très peu d’artistes en Nouvelle-Zélande qui vivent de leur travail, et aussi qu’il y a assez peu de médias là-bas. Et puis en général, ce sont des gens qui sont assez surpris que l’on s’intéresse à eux, compte tenu de leur éloignement de tout…

Et ta vie, va–t-elle se poursuivre à Paris ou en Nouvelle-Zélande ?

F M. : En Nouvelle-Zélande ! C’est là-bas que mon fils grandit et que ma compagne vit actuellement. Mais c’est certain que la distance va être compliquée à gérer avec la sortie de l’album…

Franck Monnet sera en concert au Printemps de Bourges le 23 avril, et également au Café de la Danse le 2 juin.

Franck Monnet, Waimarama, 2014, Tôt ou Tard, 34 min.

Visuel : © pochette de Waimarama de Franck Monnet

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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