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[Interview] Arthur H : « La poésie est une technologie de pointe »

[Interview] Arthur H : « La poésie est une technologie de pointe »

08 avril 2014 | PAR Yaël Hirsch

Après L’or noir qui met en musique des textes des Caraïbes francophones, le duo Nicolas Repac / Arthur H viennent de sortir le deuxième volet de leur diptyque très inspiré : L’or d’éros. Réunissant des textes érotiques de Guillaume Apollinaire, Georges Bataille, Ghérasim Luca, James Joyce, Pierre Louys et André Breton, cet or rouge est à la fois cru et intime, immémorial et libre. Rencontre avec Arthur H à l’hôtel Amour pour une réflexion profonde sur l’origine de la poésie.

 

A noter : Arthur H et Nicolas Repac tournent encore en ce moment en France avec le premier disque et le spectacle « Rouge et Noir » sera au complet avec une interprétation des 2 disques les 20 et 21 mai au 104.

TLC : Comment êtes-vous passés de textes des Caraïbes à la littérature érotique ?
Arthur H : Il y a plein de communs entre ces deux mondes-là : celui de la négritude est fondamentalement sensuel. Et puis c’est une culture où entre le sexuel et le spirituel, c’est complètement poreux. Les dieux font l’amour. Ce n’est pas judéo-chrétien mais un ailleurs. Cette poésie est très colorée, très poétique, très politique, très sexuelle. Je trouvais que pour garder cette intensité, cela marchait bien d’aller vers des gens comme Bataille ou Ghérasim Luca. Ils ont aussi une pensée très indépendante. Ils ont une pulsion très forte pour s’extraire du monde social et trouver leur propre liberté individuelle.

Aussi dans les deux disques, tous les auteurs sont francophones. Sauf James Joyce, sur L’or déros, où vous nous permettez de découvrir cette magnifique lettre à Nora.
C’est une vraie lettre à sa femme. Et c’est un des textes que je trouve le plus émouvant parce que déjà ce n’est pas un texte littéraire, c’est une lettre, pas un poème ou une œuvre. Ce qui est très touchant, c’est qu’il est très sentimental, très spirituel, très poétique et tout d’un coup sans transition, il passe à quelque chose de très cru, très sexuel. Et du coup, il y a une vraie émotion dans le sexe. Je trouve la liberté qu’il se donne très moderne, mais surtout je trouve cela très honnête dans l’approche. Il n’a aucune autocensure, il dit toujours ce qu’il ressent. S’il ressent un élan poétique pour sa femme il le dit, et puis si ça l’excite et qu’il a envie de dire quelque chose d’obscène, il le dit aussi. Et il passe de l’un à l’autre de manière fantastique.

Tous les textes que vous avez choisis pour l’Or d’éros ont cette même qualité : être cru, mais en même temps, il y a toujours une intimité forte. Ce n’est jamais clinique.
Ce qui lie tous les textes, c’est plus une émotion sexuelle. Le sexe pour le sexe ça aurait été difficile quand même parce que cela devient vite chirurgical. C’est un peu comme le cinéma pornographique. Tu vois les images, parfois ça peut être excitant, mais souvent tu ne ressens rien. Là, j’ai choisi des textes où il y avait une émotion forte, palpable dès le départ, où cela faisait naître des images immédiatement, où l’on voyait quelque chose. Pour moi c’était vraiment le critère. Bien sûr, il fallait des mots qui sonnaient, qui avaient une bonne musicalité, mais j’ai remarqué que quand les textes faisaient apparaître des images nettes sont de suite très musicaux. J’aime la netteté des images oniriques. Parce que sinon, on tombe dans quelque chose de plus cérébral, plus intellectuel, et moins imagé.

Vous avez choisi plusieurs textes dans la mouvance surréaliste …
Dans les poèmes qu’on a choisis, il y a une référence au surréalisme, mais ils lui rajoutent une profondeur. Le surréalisme, c’était une révolution incroyable, mais aujourd’hui c’est un peu daté, ca a tellement été digéré que cela ne nous surprend plus trop. Et aussi il y avait un certain jeu très formel, un peu vain, qui aujourd’hui ne nous parle plus trop. Alors que dans la poésie de Bataille ou Césaire ou Michaux, le surréalisme est un outil de destruction ou d’investigation, mais ils rajoutaient une vraie dimension métaphysique, rituelle, où tu sors un peu du jeu littéraire et du rentrer dans quelque chose de plus profond. Quand tu allies le surréalisme avec une expérience vécue, cela a une autre dimension.

Dans la présentation du disque, vous parlez d’ « ambiance musicale » pour décrire le travail que vous avez fait avec Nicolas Repac. C’est différent de la musique ?
Non, on est dans de la musique quand même. Moi j’ai dit les textes dans le silence, après Nicolas a commencé à improviser par-dessus le texte et à mettre de la musique autour. Comme on se connaît très bien, il a senti mon rythme intérieur. Et après j’ai reposé une voix, mais ça n’est pas une espèce de flux musical, cela reste vraiment avec du relief, avec des mélodies… C’est vraiment de la musique.
Mais j’avais envie de m’accorder un peu plus de liberté que dans les chansons, à travers ce disque et à travers un recueil de poèmes qui va sortir chez Actes Sud en octobre avec mon prochain disque et qui est aussi mis en sons. Les chansons, il faut les assurer en concert, il faut qu’il y ait un beau refrain. Pour que cela passe à la radio, il faut tout un cadre. Alors que là, dans la poésie, il n’y a aucun enjeu économique. Tu peux inventer la forme que tu veux. Tu es maître de ta forme tu peux écrire une phrase, dix pages sous un mot. Donc c’est une manière de respirer un peu et puis de fréquenter des gens qui sont au cœur de la forme, de la couleur, de la lumière. Ca apprend toujours quelque chose.

Et cela fait quel effet de lire ces textes intimes à voix haute et pour d’autres ?
Je trouve qu’il y a deux écoles dans la poésie : l’école intérieure ou tu lis toi-même dans le silence, tu produis toi-même ton propre silence et tu mélanges cet arrêt du temps avec le rythme de l’auteur. C’est quelque chose de très intime, de très personnel, de complètement irrécupérable et complètement unique. Et puis il y a l’autre école, où il s’agit de scander la mélopée, qui remonte à des temps très anciens où le texte n’était jamais lu mais toujours dit avec de la musique et ca c’est la source de la chanson, de la poésie et de la religion. C’est un truc hyper primitif, qui te fait imposer une scansion. J’aime ça, j’aime l’état hypnotique dans lequel ca te met, parce que chaque mot te met dans un univers à part. Et je me concentre sur le caractère musical de l’expérience, le ton, le rythme, la musicalité des mots. Le sens n’apparait qu’après.

Et pendant que vous lisez à voix haute, qu’est-ce qui se passe ?
Quand la parole est projetée cela n’a pas le même impact. Tu te l’appropries vraiment, cela passe par ton corps. Ca passe par mon gosier, ça résonne dans mes os et il y a des sens comme ça qui se révèlent.

Ce que j’ai constaté, avec l’Or noir, c’est que je ne suis pas noir, pas antillais, mais par contre, j’ai compris à quel point on est impersonnel, finalement. Il y a une partie de nous qui est personnelle, qui a une identité une position sociale, un âge une expérience, une personnalité. Et puis, il y a une autre partie de nous mêmes qui nage dans la physique quantique. On est lié de manière hyper-intime à des territoires très lointains, à des sensibilités très lointaines. Et dans cet espace qui est intérieur, il y a quasiment une liberté totale. Je me sens traversé par la voix de ces mecs. Alors évidemment je l’interprète avec mon philtre, mais c’est marrant, parce que cela me fait ressentir, des émotions, des espaces, des temps, de manière hyper-personnelle. Et je ne suis plus du tout moi, je ne sais plus ce que je suis, je n’ai plus d’identité. De n’avoir plus d’identité, je trouve que c’est aussi une identité normale de l’être humain.

Je ne sais pas si les gens le sentent, mais je me sens tout d’un coup avoir un contact extrêmement intime et particulier avec ces gens que non seulement  je ne connais pas, mais que je ne rencontrerai jamais. Entrer dans le texte de quelqu’un c’est hyper intime, c’est comme entrer dans ses vêtements. C’est comme si j’entrais dans la penderie d’Aimé Cesaire et que je mettais son slip et ses chaussettes. Tout d’un coup j’ai un contact avec son intimité de manière physique, parce que je crois que l’esprit est physique. C’est juste une partie extrêmement subtile et vaporeuse de la matière et pourtant, malgré le caractère vaporeux, il y a extrêmement de vitalité dedans, de l’énergie condensée. Quand je lis ces textes, la plupart du temps, je me sens plein d’énergie, parce que je suis traversé par l’énergie intime de ces gens.

Et vous dites vos propres textes, vous avez la même sensation ?
Quelque part j’ai moins d’intimité avec mes textes qu’avec ces auteurs-là. En fait il y a des moments où la poésie pour moi, c’est pas du tout une espèce de fantasmagorie imaginaire ou de délire où tu lévites au-dessus du sol et où tu pars dans des univers imaginaires qui ne sont pas du tout connectés à la réalité. Pour moi, c’est le contraire. La langue en général et la poésie en particulier, c’est une espèce de technologie de pointe hyper-précise qui permet de rentrer à l’intérieur de soi et de se comprendre et de se voir. Parce qu’il y a toute une dimension de soi qu’on ne peut pas appréhender de manière frontale. On est obligé d’avoir un regard oblique et de détourner le regard pour voir. Et la poésie, cela sert à ça. Ce sont des espèces de petites sondes que tu envoies à l’intérieur de toi et qui passent à travers les mailles pour aller plus loin.
Pour moi, la poésie, c’est de la science artistique, ce n’est pas un délire verbal.

Dans « L’amour », Lou Doillon chante avec vous. Pourquoi une voix de femme pour ce texte plutôt que les autres ?
C’est un texte de Breton et Eluard qui est une sorte de Kama sutra surréaliste. Ca commence simplement, tu as des positions que tu visualises, et puis ça part de plus en plus loin avec des positions de plus en plus alambiquées. On sent qu’ils se sont beaucoup amusés à écrire ce texte. Du coup on l’a séparé en deux, il y a d’abord douze positions, après on s’arrête, on boit un verre d’eau et on respire, on reprend un peu notre souffle et après on repart dans 12 autres positions de puits sans fond, de positions abracabrantesques où la musique se lâche aussi. Il y a une espèce d’ouverture sur l’inconnu constante. Ca n’arrête plus, c’est comme quelque chose qui ne vas jamais s’arrêter, c’est une espèce d’extraordinaire cauchemar sexuel, à la fois très angoissant, mais à la fois si j’avais pu j’aurais bien continué longtemps…

Mais les 32 positions d’un coup, ça aurait été un peu dur à avaler. Et l’interpréter à deux voix, cela permettait un vrai rythme. Pour moi les voix, c’est comme un vrai instrument de musique. Quelqu’un arrive avec sa propre couleur, son propre rythme et apporte une nouveauté et une fraicheur à la musique. Lou Doillon était absolument parfaite car comédienne et musicienne. Du coup elle pouvait mettre le bon ton, le bon rythme au bon moment, ce que tous les comédiens ne savent pas forcément faire. J’aime sa voix aussi, parce qu’on ne l’entend pas beaucoup en français parce qu’elle chante en anglais et elle reste elle-même elle est très sobre, il y a une sensualité naturelle qui en émerge et que je trouve vraiment touchante.

Les textes de Georges Bataille sont aussi assez extrêmes…
Il y en a un qui est assez soft, l’introduction de l’Histoire de l’œil. Et puis il y en a un qui est quand même plus hardcore, Mademoiselle mon cœur ; c’est là où il dit cette phrase sublime qui est vraiment assez marquante : « Je t’aime comme on chie ». C’est du pur Bataille, c’est encore assez cosmique et il parle des étoiles, de la nuit, d’un cerf qui bande, d’un orage, il y a une sorte de coït cosmique, qui est aussi très cru. Le texte passe aussi d’images très poétiques à des images crues et je trouve cela très fort parce que c’est perturbant. J’ai beaucoup d’admiration pour lui parce que je le trouve courageux d’avoir exploré ces abîmes, tous ces entre-deux complètement glissants, doubles, où on ne sait plus comment on s’appelle ou où l’on est ; il a été loin dans certains territoires, par exemple même dans l’abjection, où il faut un certain héroïsme pour aller explorer, parce qu’on n’a pas envie d’aller là où c’est sale. Et même il faut être courageux pour aimer cela et pour le dire, en fait.

Et vous avez aussi choisi des poèmes d’un auteur peut-être un peu moins connu, Ghérasim Luca…
Gherasim Luca, C’était un juif roumain, qui est venu vivre en France après la guerre, évidemment venu d’une famille francophile et cultivée, donc c’est quelqu’un qui maitrisait parfaitement le Français, mais en même temps il avait beaucoup de recul sur la langue. Il a dynamité le sens de chaque mot, il joue avec les sons, tu sens qu’il a un rapport complètement extérieur à la langue aussi. C’est vraiment une poésie d’étranger et c’est cela qui la rend géniale parce qu’il prend des libertés qu’un français de langue maternelle française ne pourrait pas prendre.

Il faut être étranger pour être aussi créatif avec la langue française ?
Lucas fait partie de ces gens qui connaissent extrêmement bien le système mais qui décident de ne plus en respecter les règles. Ca c’est fort. Parfois c’est plus facile quand on est étranger. Tout d’un coup ils voient des choses que les gens sur place ne voient plus. Lucas est hyper-ludique avec les mots, il joue avec eux, comme s’il les découvrait pour la première fois. La langue, c’est une façon de ressentir le monde. Donc quand tu as le logiciel d’une autre langue, ca donne forcément des espèces de clashs complètement surprenants.
Dans «Prendre corps », il révèle les mots. J’avais fait une version plus chantée de ce texte sur mon album Baba Love et là on a fait une version plus parlée. C’est un texte qui peut supporter deux versions différentes. « La femme dans le train » est un texte de jeunesse très inspiré par le surréalisme mais il y a quand même cette espèce d’intensité de l’est, et quelque chose d’un peu tragique aussi. Il y a cette femme qui disparait, on ne sait pas si elle a été violée ou pas, elle a été battue. Il y a quelque chose de violent qui t’échappe, il n’y a pas de prise sur cette violence.

Arhur H & Nicolas Repac, L’or d’éros, Naïve. Sortie le 31 mars.

Les textes :
L’Arbre – Pierre Louys
Lou mon étoile – Guillaume Apollinaire
L’Amour – André Breton et Paul Eluard (extraits)
L’œil de Chat – Georges Bataille :
Roman d’amour (fragment) – Ghérasim Luca
Lettre à Nora 2 décembre 1909 – James Joyce
Rencontre dans la forêt – Henri Michaux
Mademoiselle Mon Cœur – Georges Bataille
Prendre corps – Ghérasim Luca

Photo : Yaël Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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