Théâtre

Désastre d’un corps dévasté: allez voir « Au bord »

Désastre d’un corps dévasté: allez voir « Au bord »

08 avril 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Le texte tant applaudi signé Claudine Galea est enfin créé. Jean-Michel Rabeux nous convie à l’écouter dans une arène où il nous est livré avec une puissance qui n’oublie pas d’être fine. Et où la dramaturge s’offre à nous, vêtue seulement de ses mots, par l’intermédiaire d’une comédienne qui, elle, nous est totalement offerte. Qu’on a envie de prendre dans nos bras.

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Au bord« Ballon, ballon, ballon… » Le programme ne parle que de ça… Il y aura donc une grosse baudruche qui gonflera sous nos yeux, au cours du nouveau spectacle de Jean-Michel Rabeux ? Non ! Ballon se réfère en fait à l’arène de bois dans laquelle se déroule cette pièce. Arène dans laquelle pénètre bientôt sous nos yeux, une comédienne élancée: Claude Degliame. Compagne de route du metteur en scène depuis des lustres, et grande spécialiste des tortures intérieures. A peine cinq minutes écoulées depuis le début, mais on frissonne déjà. C’est qu’elle ne va pas au centre. Elle s’approche du bord, très très près de nous.

Qui incarne-t-elle ? L’auteur des mots qu’elle prononce, bien entendu. Claudine Galea, qui écrivait depuis longtemps, a voulu créer une œuvre à partir de la fameuse photo publiée en 2004 par le Washington Post. Photo de la prison d’Abou Ghraib, en Irak, sur laquelle un prisonnier est traîné en laisse par une femme soldat américaine au crâne chauve et au corps frêle (Lynndie England, condamnée depuis à une peine de prison, en même temps que son compagnon, le caporal Charles A. Graner, coupable des mêmes faits). Au départ, elle voulait « parler de la torture en tant que concept humain », nous dit-elle. Impossible. La photo la hante. C’est l’acte représenté, bien entendu. Mais c’est aussi la femme soldat qui la fascine. Qui lui fait envie, dans cette situation, sur le plan sexuel. Qui la ramène à sa mère, qu’elle semble détester. Cette photo, impossible de pénétrer en elle: Claudine Galea reste au bord. « Je suis cette laisse en vérité ». Impossible d’écrire sur elle. Ou plutôt si. De façon introspective.

Le texte n’est pas facile. Il raconte quelque chose de fort, de privé, d’inavouable a priori. Dans une langue sans complaisance, qui attend des réactions. Que redouter dans la mise en scène ? Pornographie (de l’âme) ? Répétitions ? Que nenni. Puissance et finesse, on vous a dit. Dans une grande simplicité… dont on ne vous révélera évidemment pas tout. Juste quelques impressions: le tracé d’un pinceau, magnifiquement manipulé par Bérangère Vallet, peintre présente, qui restera muette ; des sédiments qui demeurent sur le plateau, superbe figuration d’un monde intérieur ; du rock ; quelques coups de mou, notamment lors de la –très longue- litanie finale… Mais rattrapés par la voix tremblante, et le corps tordu, de Claude Degliame. Qu’on aimerait tant réconforter lorsqu’elle passe près de nous. C’est qu’on est nous aussi au bord de son espace intérieur, et des larmes. Rare.

Visuel: © Bérangère Vallet

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