Théâtre

Les quatre jumelles de Copi, Rabeux et Dunkerque en balade sur le Bateau feu

Les quatre jumelles de Copi, Rabeux et Dunkerque en balade sur le Bateau feu

16 février 2012 | PAR Bérénice Clerc

Au cœur de la commune de Dunkerque vit la scène nationale du Bateau Feu, en promenade dans 18 lieux pendant ses travaux de rénovation, la charmante équipe nous convie autour des Corps Furieux et de la dernière création de Jean-Michel Rabeux, Les quatre jumelles de Copi, succès certain lors de son passage à Paris du 21 mai au 23 juin 2012 au théâtre de la Bastille.

Le chant des mouettes, la fraicheur de l’eau marine sur les tempes, des bateaux se frôlent sur le port, les murs de briques rougeoient, les sourires sont francs, le Nord pas de Calais tient ses promesses de chaleur humaine en cette période de carnaval, immanquable pour tout bon Dunkerquois qui se respecte !
L’art est public et le Bateau Feu grâce au travail, engagé et courageux, de sa directrice Hélène Cancel remplit à merveille depuis de nombreuses années sa mission de Scène Nationale. Une pluridisciplinarité exemplaire, des productions et des coproductions de créations audacieuses, une implication des artistes avec les habitants et élèves de la zone afin de favoriser l’accès à la culture. Le maire de la ville Michel Delebarre a vraiment fait le bon choix en commençant la métamorphose urbaine par celle de son théâtre et placé ainsi la culture au centre de la ville et de la vie où elle devrait toujours garder sa place à Dunkerque comme ailleurs.


Corps Furieux, un festival libre dans lequel les corps sont sens dessus dessous, le langage peut être grivois et même libertin sans prendre le risque de choquer.
Ce 14 février pourtant jour commercial de l’amour, une petite foule se presse devant la porte de la salle de la Concorde, un des lieux d’accueil du Bateau Feu en promenade, les locaux suivent le pas ou ont eu la chance de prendre un bus aux couleurs du théâtre pour découvrir ce lieu comme espace théâtral.
Des gradins, un espace circulaire, au centre un ballon, les spectateurs observent surpris par la prise de l’espace, s’installent sur les grandes marches.


Une arène noire comme le monde, fermée sur soi, sur elle même, sur la vie, sur nous. Comme à son habitude Pierre André Weitz fait vibrer l’espace, lui donne chair en quelques morceaux de planches, de plastiques et de lumières fantaisistes.
Le silence s’installe, des cris de chiens font apparaître la lumière au centre du ballon qui accouche de la folie des acteurs, du texte et du metteur en scène. Folie revêt ici la forme d’un extrême compliment, une promesse de poésie infinie où la liberté est sans fin pour laisser le rire purger les peines du monde.
Arrachés à leur sombre boîte de vie, les deux premiers personnages prennent vie, deux hommes nous indiquent la tessiture vocale, deux femmes nous soulignent le genre de leur costume. Peu importe l’identité chez Copi comme dans la réalité non transformée par les codes d’une société ou d’une morale, le sexe n’est pas le genre.
La mort prend vie, absurde elle saisit les personnages pour mieux les ressusciter et transcender la perte d’une génération en crise, perdue, fascinée par la drogue, illusoire bonheur de s’effacer du monde, le temps de renaître après la descente, douleur du corps pour sentir l’existence dans un cri de plaisir comparable à celui des trépassés.
Cette génération en crise n’est pas celle de 2012, Copi a déserté la lutte depuis 87, le SIDA a eu raison de son corps et de ses combats comme beaucoup de victimes de sa génération perdue pour avoir aimé.
Ces mots, son décalage, sa violence politique, son combat pour éclater les genres, libérer les homosexuels, sa fascination pour l’Héroïne, la transgression et l’art n’ont pas vieillies…

La jeunesse perdue se perd encore plus, les limites sont dépassées, les genres éclatés, nul n’est besoin d’être homosexuel ou exilé pour ressentir le mal être profond.
Copi aimait à dire qu’il n’était pas normal, qu’il y avait trop de gens normaux. Sa faille rend visible le monde, en laisse passer les rayons d’un soleil diffusé par les artistes.
Jean-Michel Rabeux plonge dans l’écriture de Copi comme il se jette à corps perdu dans la matière de Shakespeare, il dessine les contours d’un espace libre plein de paillettes, de rires, de fantaisies.
Déjanté, trash, sans queue ni tête, vie et mort se croisent en Alaska près de Boston et Los Angeles dans un long poème la mort pour témoin.
Les spectateurs sont proches, très proches des acteurs, surpris par le texte, le rire les sauve, les emporte au milieu d’un décor aux lumières psychiatrique sur costume blanc, maquillage pommade de rouge griffé digne d’un flash d’Héroïne.


Un chien mort entre les mains Claude Degliame déesse du théâtre, s’il en est, franchit l’espace de son corps, pénètre le cercle de son cri avec sa fantaisie inimitable sans cesse renouvelée. Une actrice, une vraie avec une maitrise du corps, de la voix et une souplesse de jeu ludique en partage avec le public, une vraie leçon de théâtre. Christophe Sauger, sa jumelle n’est pas en reste il rythme le texte, vibre avec luminosité et humour. Marc Mérigot et Georges Edmond forment avec eux un quatuor en osmose, créatures sans âge venues des enfers, porteuses d’une vision d’un monde oxymore où le réel s’inverse se joue des spectateurs entre surprise et rire dans une catharsis contemporaine aux sonorités parfois mimesis d’une jeunesse où parler et donner de l’amour rime parfois avec insultes et violences quotidiennes sans réelle référence, recul ou pensée sur celle-ci.
Peur de vivre, pas envie de mourir, renaître encore et encore se révolter, faire l’éloge de la différence, de la marge aux frontières du réel où le cerveau peine à arrêter le jeu, s’évade d’un quotidien en souffrance avec ou sans substance.

Tuer l’autre et son double pour accéder à soi-même, se tuer pour accéder à son double, l’autre soi bien caché dans la noirceur.
Un salut en chanson, figure du carnaval blanc, Dunkerque claque des mains, frappe encore et encore quand la lumière se fait nuit finale sur le cercle noir de la scène.
Jean Michel Rabeux va à n’en pas douter rencontrer son public au Théâtre de la Bastille et ailleurs, le troubler, le bousculer, le faire rire, lui donner sa dose de plaisir.
N’ayez pas peur.
Dunkerque la nuit, calme du port, découverte des spécialités locales et de la bonne humeur permanente à L’Estaminet Flamand dont il est vivement conseillé de franchir la porte pour découvrir un monde, un univers, une culture, une âme du nord.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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