Musique

CD : Budam, le conteur quatre étoiles venu du froid

26 octobre 2009 | PAR Mikaël Faujour

Voilà un des disques les plus captivants et singuliers que nous ayons reçus ces dernières semaines. Artiste venu des lointaines Îles Féroé, Budam déroule une musique changeante, entre jazz théâtral, cabaret gothique et fanfare déglinguée…

Sur la planisphère  de la musique comme sur celle du football, les Îles Féroé, c’est un truc à peu près inconnu, presque un non-lieu. En un sens, c’est bien sa veine, à Budam, d’être issu de ce lointain archipel septentrional. Car sa musique est hors mode, hors du temps, hors lieu : littéralement, une utopie musicale, brassant avec bonheur jazz, blues, country, fanfare ou violon mitteleuropéens… Le tout au service d’historiettes bien senties : un régal qui nous abstrait, le temps de 9 vignettes, à notre grisâtre quotidien français.

Croyez bien que ce Peter Pan enténébré et jazzy, vous embarquera sans façon dans ses histoires de démons, d’anges, d’amants et d’assassins. Car voilà bien un album irrésistible, impeccablement gaulé de bout en bout. Voix éraillée à la Tom Waits, intensité narrative digne d’un Nick Cave ou Shane McGowan, Budam s’avère un conteur de brio. Doublé d’un compositeur ingénieux, il déploie des atmosphères variées, riches – car théâtralement visuelles.

Ça balance, ça groove et ça se déglingue et s’emporte d’emblée dans une ambiance de cabaret gothique et poussiéreux aux accents timburtoniens. « Snake Charmer » ouvre le bal sur un rythme trépidant (façon « Le Poinçonneur des Lilas »), ponctué de chœurs malicieux et spooky dignes dans un esprit très Beetlejuice. Applaudissements.

Ça titube dans un saloon branlant, le temps de « Da da da Die », mi-valse claudiquante et mi-chanson de marin, rehaussée d’une fanfare dégingandée. À peine achevée que déjà Budam, la voix rauque, envoie au piano le groove infectieux de « Clap Hands »,  dans une ambiance de whiskey bar enfumé. Un break soudain et, d’une sorte de version piano jazz de Primus, nous voici en territoire mitteleuropéen, avec un violon plaintif… bientôt renversé par les chœurs du bar entier. La fête est finie et voici « Balthazar & the Angel », où notre pianiste, drapé de sa mélancolie capiteuse, déroule sa complainte, que souligne un violon délicat.

Avec « The Yoni », Budam sort l’orgue de barbarie pour une valse désenchantée, aux relents de fête foraine dans la froidure de l’automne, où persiste une traînante mélancolie. Puis vient le blues quatre étoiles « Do That Thing », blues gras et fausse chanson de marin à la proue d’un vieux vaisseau craquant. Un chant rogomme et libidineux digne de vieux bluesmen (John Lee Hooker, BB King, Buddy Guy), pour un blues bukowskien au groove élégamment nonchalant, que les cuivres traînants enrobent de lascivité. Cette chanson impeccable s’achevant en gémissements féminins, puis en halètements post-orgasmiques…

Après la petite mort – mineure –, voilà Budam 6 pieds sous terre, narrant depuis son cercueil ses propres funérailles, dans un « The Funeral » où son chant nasillard prend des accents dylaniens. Rythmé par des claps de mains, des « hmmm » de chœurs graves, le morceau ne manque pas d’un humour noir exquis : « Cos never was I so loved / & never was I so much fun / No, never was I so precious / As now, that I was dead » (« Car jamais je n’ai été tant aimé / et jamais je n’ai été si drôle / Non, jamais je n’ai été si précieux / Que maintenant que je suis mort »).

Avec « Da Da Dey Da Dey », Budam s’offre une ballade country, qui évoque une improbable collaboration de Tom Waits et Johnny Cash. Un morceau classieux et réussi, mais presque anecdotique cependant en regard de l’album dans son entier. Le contraste est d’ailleurs assez fort avec le remarquable final « Gabriel’s Song ». Piano, violon plaintif et duo avec une voix féminine (qui – est-ce l’accent scandinave ? – fait un peu penser à Björk) : Budam, poignant et intimiste, égale ici le meilleur Nick Cave, rappelant nettement un album comme No More Shall We Part.

Stories of Devils, Angels, Lovers and Murderers, ou 9 vignettes en clair obscur, où Budam brasse jazz déglingué, blues crasseux, fanfare mitteleuropéenne et violons plaintifs, et convoque Johnny Cash, Tom Waits et Nick Cave autour d’un piano et de bouteilles de whiskey. Avec une classe énorme, il offre ici un merveilleux album, admirablement théâtral, sur lequel la mélancolie douce-amère le dispute à la fantaisie la plus enchanteresse. Foutredieu, quel bel album ! Takk, Monsieur Budam !

Budam, Stories of Devils, Angels, Lovers and Murderers, Volvox, 26 octobre 2009
MySpace de Budam

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Mikaël Faujour

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