Musique

Billy Budd, la Bastille pour navire

01 mai 2010 | PAR Christophe Candoni

L’Opéra Bastille met à l’affiche pour la quatrième fois depuis 1996 « Billy Budd » pour huit représentations jusqu’au 15 mai. L’opéra de Benjamin Britten, tiré d’une nouvelle de Melville et composé pour une distribution exclusivement masculine est mis en scène par une femme, Francesca Zambello qui réalise une production soignée, d’une grande beauté visuelle et attentive à l’intensité dramatique. Lucas Meachem, Kim Begley et Gidon Saks, à la tête d’une distribution solide et convaincante, sont dirigés par le chef d’orchestre Jeffrey Tate.

La musique est moderne parfois dissonante mais accessible. Il nous semble reconnaître un lien de parenté avec la comédie musicale américaine (Bernstein ou Gershwin). La composition est absolument passionnante d’expressivité, on entend la houle de la mer paisible et annonciatrice d’un imminent danger. Sous la baguette précise de Jeffrey Tate, qui n’avait pas dirigé l’orchestre de l’Opéra de Paris depuis plus de dix ans, la musique de « Billy Budd » est à la fois lyrique, envoutante et brutale, pleine de nuances et de ruptures.

La scénographie gigantesque et magnifique imaginée par Alison Chitty figure l’énorme bateau sur lequel se passe toute l’intrigue dont le décor unique donne à voir, grâce à un principe judicieux de praticable aux dimensions de la scène qui s’élève de façon spectaculaire, différents espaces. Les marins grouillent sur le pont, de l’enfer des cales au sommet du mât, des filets et des voiles. Les chanteurs et figurants gèrent comme il le faut l’espace mis en valeur par les somptueuses lumières vert-bleutées de Alan Burrett qui rendent parfaitement l’atmosphère maritime proposé par le livret. Le chœur occupe une place très importante dans l’opéra et se trouve parfaitement dirigé dans les scènes de foule. Zambello sait davantage mettre en valeur la dimension collective que la caractérisation psychologique des personnages mais réalise des tableaux grandioses montrant l’effort physique des marins frappés au fouet pendant leur travail avec des cordages, ou encore la promiscuité des corps des hommes à moitié nus. Perdu au milieu de nul part, « L’Indomptable » s’achemine sur l’océan infini en pleine guerre contre les français, il asservit les faibles et outrage de l’innocence et la jeunesse.

Billy Budd, homme simple et naïf devient la victime de la méchanceté des hommes puis le martyr de cet âpre monde. La beauté du jeune marin exerce une séduction fascinante sur le trouble capitaine d’armes John Claggart. Celui-ci, tourmenté par son désir inavouable et refoulé, veut détruire Billy et cherche à le compromettre dans une fausse affaire de mutinerie. La distribution est constituée de chanteurs très en voix : Lucas Meachem impose son physique musculeux, il apparaît la poitrine offerte comme un gros dur instinctif mais capable aussi de douceur et d’une belle émotion, surtout dans la dernière partie en prison. Son charisme solaire et sa voix puissante conviennent bien pour le rôle titre. Gidon Saks propose une interprétation de Claggart empreinte de noirceur s’appuyant sur l’ampleur de sa voix profonde de baryton-basse et la richesse de son jeu, sensuel et violent, haineux et transi comme lorsqu’il renifle le foulard bleu de Billy avant de le porter à son pantalon. Le physique adéquat des chanteurs pour les personnages est à souligner car ce n’est pas toujours les castings à l’Opéra.

Ne pouvant pas se défendre à cause de son bégaiement sous le coup de l’émotion, Billy Budd tue son offenseur de rage et de désespoir et se trouve lui-même condamné à mort. La violence des situations est bien rendue par la metteuse en scène, on pense à la bagarre entre Billy et Squeak (John Easterlin), ou encore aux plaies dorsales et à l’instrumentalisation du Novice (la voix claire, lumineuse et l’interprétation touchante de François Piolino), mais la mort de Claggart souffre d’un manque de crédibilité qui gâche le tableau et reflète l’absence de radicalité (que l’on trouverait chez un metteur en scène comme Martin Kusej qui a travaillé sur les thèmes de l’humiliation des faibles, de la violence entre les hommes) dans le spectacle. Ce Billy Budd reste intéressant et réussi. Le final pendant lequel le corps du héros pendu s’élève et se suspend en l’air est d’un effet bien saisissant.

Billy Budd, les 3, 8, 10, 13, 15 mai à 19h30 à l’Opéra Bastille. Informations et réservations : 0 892 89 90 90 – www.operadeparis.fr

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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