Musique

Alain Bashung devenu L’Homme à tête de chou: dernières nouvelles des étoiles.

Alain Bashung devenu L’Homme à tête de chou: dernières nouvelles des étoiles.

08 novembre 2011 | PAR Charlotte Dronier

Les spectateurs des premières représentations dansées de L’Homme à tête de chou datant de 2009 se souviennent encore surement de ce décor nu à la lumière crue d’une nuit bleue pétrole avec au centre la chaise vide, celle d’Alain Bashung, voix raisonnant intensément sur l’album-concept de Serge Gainsbourg. Après deux longues années d’attente, cette oeuvre posthume voit enfin le jour ce 7 Novembre comme si cette nouvelle Marilou symbolisait la sublime résurrection de « cette angoisse d’un chanteur disparu, mort de soif dans le désert de Gaby ».

La métamorphose commença en 2006 lorsque, à l’initiative du producteur Jean-Marc Ghanassia et le chorégraphe Jean-Claude Gallotta, Alain Bashung accepta de réinterpréter les titres de son ancien complice pour la première fois depuis son essai inachevé de 1991. Sa voix hantée guide ainsi quatorze danseurs dans l’univers sex-symbol de la douleur grave et légère d’un désir décadent. Une histoire entre une Marilou, petite shampouineuse garce et narquoise et d’un journaliste métamorphosé devenu « intoxicated man », éperdu du sexe « érotico-tico », sombrant dans les volutes alcoolisées, « aveuglé par sa beauté païenne ».
Eros et Thanatos se retrouvent alors entre deux bulles de comic strip, au détour de corps en jeans sexuellement entre-baillés. Les vices et l’enfance se mêlent dans des jeux de zip des Levi’s, de chevelures et de petits seins insolents dans lesquels Serge Gainsbourg et Alain Bashung amènent chacun leurs variations sur Marilou. Dans sa version originelle de 1976, l’auteur révèle ses racines issues de la peinture, narrant dans un talk over à l’élocution gainsbarienne de dandy lubrique une succession de tableaux intimes en plans-séquences. Marilou s’y déhanche, caractérielle, féline, provocante, obsédante dans la chaleur afro des rythmes chaloupés. Réorchestrée par Denis Clavaizolle et prolongée de trente minutes afin que la durée du ballet atteigne une heure, la version d’Alain Bashung cristallise davantage une icône babydoll gainsbourienne nue, « sensuelle et sans suite », petite culotte liant ses chevilles et guitare électrique rouge sang cachant « son atoll de corail » au milieu de ses vinyles.

« Son accord dépendait de sa capacité à avoir bien en bouche les mots de Gainsbourg » se souvient Jean-Marc Ghanassia lors d’un entretien avec Claude-Henri Buffard. « Il était encore avec sa voix, en pleine puissance, en pleine intériorité. C’est extraordinaire, parce que c’est à la fois Gainsbourg et Bashung. Il a réussi un truc incroyable. On sent dans sa voix : il le réinvente tout en lui rendant hommage. Je crois que c’est une très grande chose » confia Jean-Claude Gallotta à l’Associated Press en 2009. Alors, à l’image de ses Mots bleus de Christophe ou du Tango funèbre de Jacques Brel, il emprunte une fois de plus avec pudeur ses propres contre-allées sans pour autant délaisser les grands axes. Il s’abandonne ainsi dans une diction affranchie, plus chantée et dramatique, malaxant le thorax d’un Homme à tête de chou plus fragile, plus sombre, plus tempétueux, plus satiné, incarnant presque dans ses tremblements et césures syntaxiques les spasmes de sa lolita. Morgane Imbeaud les fredonne d’ailleurs parfois, choeurs légers faussement ingénus.

A l’écoute de cet album, celui de l’Imprudence nous apparaît en écho, lui aussi considéré comme son plus grand chef-d’oeuvre de poésie avant-gardiste. Même parfum prophétique, même audace, même amplitude, même ton grave, langue-velours sur vers virtuoses, allitérations tantôt coups de lattes, tantôt baisers où obsessions et enfermements psychologiques sont dilatés dans l’onirisme des harmonies. Orgue Hammond, piano, violoncelle, batterie, guitares électriques et basses ouvrent les grands espaces, offrant une seconde texture à Marilou reggae, Flash forward, Premiers symptômes, au sein desquels exotisme, rock et lyrisme fusionnent. Transcendé dans des syncopes, distorsions et rythmiques multiples, Meurtre à l’extincteur voit sa durée quadruplée, passant du bref coup-de-sang meurtrier de Gainsbourg à un acte plus lancinant, torturé, schizophrène. Lunatic Asylum devient le faux-jumeau de l’atmosphère de Slowfood, titre chanté par Alain Bashung sur un album d’Aston Villa: Marilou désormais sous la neige de l’extincteur et l’homme interné, ce dernier psalmodie, se mange le chou, l’esprit calciné. « Ce que je trouvais formidable, c’était d’avoir en face de moi quelqu’un qui pouvait faire le lien entre la chanson française de qualité, à l’échelle d’un Bijou, et tous ses voyages dans le jazz, la musique africaine, Kurt Weill ou le reggae, en passant par la pop. Il démontrait qu’il n’y avait pas de racisme dans sa musique. Ce qui était important c’était de s’amuser avec tous ces styles et de les ramener à lui. Il démontrait quelque chose d’important pour la chanson à savoir qu’on pouvait aborder plein de styles différents et les remanier, sans frontières. » pensait Alain Bashung dans les Inrocks en 2001.

S’ils ne partageaient pas tout à fait la même teinte de noirceur et d'(im)pudeur, ces deux figures atypiques et incandescentes se sont pourtant rencontrées, arborant ce même goût pour l’exigence textuelle, l’élégance stylistique et l’oscillation vertigineuse entre gravité et dérision. En résulte l’album Play blessures en 1982 dans lequel ils se jouèrent de leur auto-destruction, conscients que chacun porte à sa manière son flux de paroles à des culminations dont ils ont connu les vertiges, les rendez-vous manqués et le succès. La noirceur, l’ironie, l’hermétisme des textes et l’orchestration glaciale constituèrent alors un autre contrepied radical pour l’époque. Il recueillit ainsi le salut du monde alternatif des rockers et des punks pour un cruel blâme critique et commercial. Est-ce aimer? « N’essayez pas de m’éteindre, je m’incendie volontaire. » écrivirent-ils à quatre mains.
« S’il suffisait de se refaire une beauté pour retrouver grâce à tes yeux » est désormais une condition d’amour rhétorique puisque cet Homme à tête de chou montre que loin de partir en fumée, leurs luttes imprudentes et intemporelles nous irradieront encore longtemps, bien après la fin et par delà les portes closes… Mais une fois de plus, Gainsbarre l’avait déjà prédit: « Qu’importe injures un jour se dissiperont comme volute Gitane ». No comment.

 

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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