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Ndary Lo Habite la Maison des esclaves

09 mai 2012 | PAR Bérénice Clerc

 

Que reste-t- il de l’esclavage ? Une trace infime en chacun de nous, un souvenir tenace, une douleur amère impalpable. Peau blanche ou peau noire, le devoir de mémoire s’impose, l’art est un vecteur parfait, un homage multiple accessible à tous.

Ndary Lo artiste contemporain Sénégalais a proposé il y a quelques années une installation au Coeur de l’île de Goré dans la maison des esclaves. Un travail liant habilement passé, present et futur.

Rendre hommage aux victimes, se recueillir, ne pas oublier le travail de mémoire, réfléchir et faire exister ce qui a été détruit, tel était le projet de Retours, l’installation de Ndary Lo pour une biennale d’art contemporain à Dakar.

Echelles de chaînes, petites figurines de fer, corps d’hommes et de femmes en métal sculpté accrochés, au cœur d’un parcours labyrinthique sans autre issue que la mort. Des ossements jalonnent les murs et le sol pour tracer un chemin d’éternité aux sombres augures. Des corps grimpent, rampent, s’agglutinent, comme pour tenter une ultime ascension sur des échelles improvisées pour croire encore à un dernier soubresaut de liberté.

Ndary Lo est resté sans relâche pour travailler dans ce lieu sombre, chargé d’âmes ou le jour se mêle à la nuit.

Impossible de ressortir indemne de ce plongeon abyssal au fond d’une histoire inacceptable, quasi inimaginable…
Renforcé dans sa foi d’artiste et dans sa condition de citoyen il a porté ce projet avec force. Un dialogue intime entre son art, le lieu et l’histoire du pays.

Chaque cachot de l’esclaverie constitue un parcours, les visiteurs sont invités à suivre son travail de mémoire et de recueillement en hommage aux victimes de l’esclavage. Chaque visiteur devait se retrouver seul  face à l’œuvre, à l’histoire et à lui même contraint par l’exiguïté des lieux à ne pénétrer les cellules qu’à tour de rôle…

La rencontre avec la propriétaire des lieux Marie-José Crespin donna naissance à son désir ancien d’aborder le thème de l’esclavage sous le prisme de l’art.

L’art offre en effet une réparation possible, un éclairage plus puissant qu’un simple dédommagement financier.

 

L’artiste est au dessus des clivages politiques, il met en avant les aspects positifs de sa société mais a le devoir de dénoncer ses travers.

Ndary Lo travaille depuis toujours le métal, l’os et le fer résistent à tout, ils ont une dimension éternelle, ils subsistent quand tout a été détruit.

Il a trouvé des os dans les restaurants de Gorée et se les est approprié comme s’il s’agissait de ceux de ses ancêtres, des esclaves arrachés à leur pays par la « porte sans retour ».

Nombreux sont les Hommes à avoir été tués sur place quand ils tentaient de s’enfuir, ou jetés en pâture aux requins lorsqu’une fois partis, ils s’avéraient malades sur le bateau et donc inutiles.

L’artiste a arpenté les cachots de la Maison des esclaves pour trouver la bonne dimension à son œuvre sans dénaturer le lieu de toutes ses affiches et explications et livrer une œuvre totale et dense.

Un investissement total qui délivre une vision contemporaine de l’Afrique sans oublier de prendre la mesure du passé et du poids de l’histoire au présent. L’œuvre est là pour rendre compte de ce passé pour qu’à l’avenir les peuples puissent éviter certains écueils. L’artiste s’engage, a des idéaux qui le passionnent et ne peut pas envisager l’art en dehors de cela. Son travail suppose de plus en plus d’engagement il montre son envie de servir la société et de résister à la fois en tant qu’artiste et individu.

Le bouche à oreille a bien fonctionné pour cette installation. Des parents ont amené leurs enfants, ils attendaient en file indienne. Ils étaient intrigués. Beaucoup d’entre eux en ressortaient émus, certains la trouvaient trop dur pour eux, d’autres  saisis par la peur rebroussaient chemin. Il paraît qu’un jour une touriste suédoise est tombée en larmes, au bord du malaise.

Ndary Lo fait de l’art comme il porterait un enfant, il ne cherche pas à vendre ou à savoir si c’est une fille ou un garçon, seule la force de l’expression  l’intéresse.
« Retours » est à la fois une œuvre tragique avec toutes ces figures qui rampent comme des fourmis, s’accrochent aux filets, ludique, elle capte l’intérêt des enfants et les aident à entrer dans l’Histoire. Le lieu est tragique en lui-même, on y sent le poids de l’Histoire, pas besoin d’en rajouter. Il fallait l’aborder avec subtilité pour toucher un large public. S’il a souvent recours à l’humour et l’exagération dans son travail c’est pour mieux communiquer, notamment avec les plus jeunes. Ils portent en eux l’Afrique et son Histoire. Il ne faut pas la leur cacher, elle va les aider à grandir.

Par-delà l’aspect historique, « Retours » renvoie au présent, à l’aliénation des sociétés de masse et à son lot de tragédies…La force d’une œuvre est de parler du passé de manière spécifique et de résonner dans le présent. Dakar est devenu une mégalopole avec tout ce que cela engendre de misères et de luttes sans fin pour la survie.
Lier le passé, le présent et le futur est tout le sens de la « contemporanéité » d’une œuvre d’art.

L’Afrique doit faire de son passé une force et briller à l’internationale par la puissance de ses artistes et la richesse de ses terres et de sa culture.

L’esclavagisme ne doit pas disparaître de la mémoire et doit servir aux plus jeunes pour dans le monde entier construire un avenir ou égalité rime avec toutes les nationalités. L’art le permet déjà, la société doit s’affranchir de ses clichés et se libérer grâce à l’art pour appliquer le partage et l’échange au quotidien.

 

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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