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La mort, scellement de la vie

La mort, scellement de la vie

07 avril 2012 | PAR Bérénice Clerc

La vie n’a pas de sens il faut lui en donner un. La mort a-t-elle un sens ? Quelle place aujourd’hui la société lui offre -t- elle ? Sa visibilité permanente au cinéma par exemple et son absence dans les discussions quotidiennes et personnelles fait- il de ce passage le point final et vide d’une vie fragmentée dans laquelle le progrès, la technologie donnent l’illusion de toute puissance ?

 

La visibilité de la mort, au cinéma, dans les jeux vidéo, à la télévision, les réseaux sociaux ou les médias se développe au détriment d’une familiarité avec une mort personnelle, intime, singulière, individuelle. La place accordée à la mort “sociale”, à cette inscription de la mort dans la société, disparaît de plus en plus. Pour faire disparaître la mort et ses rites humains, rien de plus simple il suffit de la faire apparaître de façon permanente et morcelée dans les médias. Faire du trop plein un vide béant dans lequel la vraie souffrance, la solitude, la honte peuvent se glisser et laisser des traces indélébiles. Dans les journaux, sur les réseaux sociaux, un mort en chasse un autre. Sans connaître personnellement ou particulièrement apprécier le travail d’un artiste, il n’est pas rare de constater que des millions de gens écriront « RIP ». Ce phénomène était particulièrement visible au moment de la mort de Michael Jackson ou encore de Whitney Houston, deux décès tragiques de stars esseulées. Ils se retrouvent le temps d’un choc en photo partout, parfois même sur leur lit de mort et en tête des ventes de disques, jusqu’au prochain. Plus le temps de réfléchir, d’analyser, de digérer ou de faire le deuil comme le veut l’expression, un drame en chasse un autre, les médias savent donner dans le sensationnel, les yeux et le cœur rivés sur les enfants belges morts d’un accident de car, il faut sans attendre accuser le choc des horribles tueries de Toulouse, puis une autre tuerie a lieu aux Etats-Unis…

Rares sont les mots cependant pour les millions de morts en Afrique, difficile de trouver l’image choc, le flash de douleur, la vision de soi dans l’existence de l’autre. Il en est de même pour les « bonnes » morts, quand l’âge avancé excuse le départ, devrait selon la coutume diminuer la peine et donner une illusion de contrôle pour les plus jeunes, heureux de se dire qu’il leur reste du temps.

Le contrôle de la mort est partout dans la vie, le corps est confié à la médecine, elle devient responsable de la vie mais aussi de la mort et fait ainsi disparaître l’humain. Déshumanisés, les malades font peur, cancer, sida, comme porteurs d’une mort prochaine et contagieuse, ils se retrouvent seuls face à l’angoisse de l’inconnu. Ne pas parler de la mort est comme conjurer le sort, la faire fuir très loin, l’empêcher de nous atteindre alors qu’elle est la seule égalité entre les Hommes.

Chaque être doit vivre et mourir, porter la vie c’est aussi donner la mort, aussi courte soit-elle, chaque vie est importante et doit garder sa place chez les vivants. Une femme qui vient de faire une fausse couche se verra souvent dire que son bébé n’était pas né, pas encore vraiment vivant, nier cette existence et la peine engendrée est nier l’existence de la femme mais aussi la place des enfants à venir. Un couple perd un enfant, on lui parle de refaire un autre enfant, un homme perd sa femme, il faut oublier et en trouver une autre comme si nous étions échangeables et remplaçables à loisir.

L’important est de vite passer à autre chose, oublier, ne pas parler, avancer encore et encore, regarder droit devant sans rien voir et nier la finalité de la vie : la mort.

Nous avons perdu la mort, l’attention aux mourants, les cérémonies, les rituels, les paroles du deuil. Une disparition si brutale, personne ne s’en est ému. Nous vivions avant en toute familiarité avec la mort, souvent en trois temps, celui du mourant, celui de la mort et celui du deuil. Le deuil trouvait simplement sa place dans nos sociétés, le souvenir du défunt restait très longtemps en mémoire et la mort s’apprenait, elle faisait partie de l’éducation de l’Homme comme c’est encore le cas dans de nombreuses « civilisations ».

Il y a des centaines de milliers d’années, nos ancêtres néandertaliens ont inventé la sépulture pour l’être aimé qui n’était plus avec eux mais restait en eux. Ils auraient eu honte de le jeter comme une chose, une atteinte à sa dignité mais aussi à la dignité de tout le groupe. Offrir à ce proche une sépulture, créer un rituel, en couchant les morts dans telle position pour les hommes, telle autre pour les femmes, leur donner des coquillages, disposer autour de la sépulture des cailloux colorés de façon à ce que chacun sache qu’il ne s’agit pas d’un simple tas de pierres mais d’un signe qui montre qu’un être est mort dans le réel mais qu’il continue à vivre en nous, reconnaitre sa dignité et la nôtre… De ces rituels est née sans doute la nécessité de l’art. C’est aussi le point de départ de l’aventure humaine.

Séparer les deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Laisser s’exprimer ses émotions dans un cadre collectif, afin que ce qui ne s’exprime pas ne puisse se transformer en une sorte de traumatisme. Un ensemble de gestes, de paroles, de références à des textes ou à des croyances collectives permettent aux personnes de se hisser à la hauteur de l’événement. Tous ces rites permettent la remise en commun des vivants et nous offre la possibilité d’être à la hauteur de l’extraordinaire de la situation pour revenir ensuite dans l’ordinaire de la vie.

Aujourd’hui, tout a quasiment disparu, il faut vite enterrer, vite oublier, repartir dans la vie, ne pas avoir d’égard pour la veuve ou l’orphelin. Quant le deuil se portait, habillé de noir, l’homme ou la femme montrait sa fragilité, ce moment de douleur, chacun avait un égard, un geste, un sourire, une attention particulière, cette règle sociale a disparu. Elle peut se retrouver sur les forums ou réseaux sociaux où des inconnus viennent raconter la mort de leurs proches pour trouver un réconfort, une écoute et donner une existence même morcelée à leurs proches. Cela peut évidemment tourner au « glauque » quand les pages des réseaux sociaux deviennent des lieux où les morts parlent via les vivants.

La mort et ses rites ne relèvent pas de l’esthétique ou du religieux, c’est un moment de vérité humaine, d’abandon.

Notre société refuse l’abandon, il faut tout contrôler et mettre sur un piédestal la productivité et la jeunesse rendue éternelle par l’illusoire chirurgie esthétique. A fuir la mort comme une honteuse maladie, les femmes la portent sur le visage. Comme un masque, le lifting annule toutes émotions et fige toute humanité et traces exquises du temps.

« La vie connaît bien des ratés, la mort jamais ». Prenons le temps de nous « re-civiliser » gardons en tête la vision du corbeau sur l’épaule des amérindiens par exemple. Pour garder toute sa substance et la force de son passage, la mort doit rester le scellement de la vie.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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