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Marie-Noëlle Lienemann ; abandon d’un des canaux de la gauche de la gauche

Marie-Noëlle Lienemann ; abandon d’un des canaux de la gauche de la gauche

10 décembre 2016 | PAR Franck Jacquet

Toute la culture suit depuis cet été la pré-campagne et la campagne présidentielle. En matière de politique culturelle, de rapport à la culture ou encore de lien entre les arts et l’éducation, qui propose quoi et à partir de quelle expérience (mandat, poste ministériel occupé…) ? A chaque semaine son candidat, mais toujours les mêmes questions. De quoi comparer les approches de ceux qui prétendent au poste de « monarque républicain » !

Egalité de traitement oblige, passons à la primaire de gauche avec Marie-Noëlle Lienemann. Evidemment, la campagne primaire étant moins avancée à gauche et plus tardive, les propositions sont plus rares, moins étayées qu’à droite (voir notre article). Regardons ce qui commence à poindre, mais tenons compte aussi de l’absence de politique culturelle dans les pré programmes pour bien comprendre que ceci reflète des clivages politiques fondamentaux. Finalement, elle aura bien renoncé; revue de détails.   

 MARIE-NOELLE LIENEMANN (PS), AU TALK ORANGE-LE FIGARO

 

« Fiche signalétique » (Le parcours politique, le positionnement actuel, les chances de réussite…) :

Marie-Noëlle Lienemann est une « petite » candidate de la primaire de gauche et elle n’hésite pas à être très claire : ayant milité pour une primaire de toute la gauche, comprenant les forces contestataires au-delà des seuls frondeurs dont elle fait partie, elle rappelle régulièrement que si une personnalité émerge (Arnaud Montebourg, Benoît Hamon…?), elle sera prête à renoncer à sa candidature. Son objectif est clair : pousser une candidature de rassemblement d’une gauche « canal historique », refusant le contenu jugé trop libéral et la politique de l’offre du quinquennat. Elle honnit assez clairement la droite de son parti, le clan Valls, et encore plus un Emmanuel Macron. D’ailleurs, plus Jean-Luc Mélenchon monte dans les sondages (voir notre article), moins elle semble lui opposer de réticence. Elle fut d’ailleurs longtemps proche de lui lorsqu’il était encore sénateur socialiste. La candidature de Marie-Noëlle Lienemann est donc plutôt, et ce n’est pas lui faire injure que de l’écrire, à ranger parmi les candidatures d’appareil (pour gêner d’autres candidats possibles, pour compter parmi les motions post-électorales qui ne manqueront pas d’être posées, et c’est bien là son sport favori depuis ses quatre décennies d’appartenance au parti d’Epinay) et de témoignage (elle pousse des valeurs « classiques » que certains jugeront « rances » mais qui reflètent une arrière-garde qui elle n’a pas déserté Solferino). Pour faire simple, cette candidature a plus de chances de se terminer avant un vote par un ralliement à un ténor de la gauche ou de la gauche de la gauche pour faire barrière à l’aile sociale-libérale du parti.

Quel est le programme ? Quelles sont les mesures émises ?  (Site internet, prises de position en réunion publique, articles, livres…) :

Dans ce contexte, que dire du programme culturel de la candidate, sénatrice de Paris et ancienne élue de banlieue et du Nord (on se souvient de son échec relatif d’implantation dans le Nord face au FN) ? On a bien regardé, point de culture. Sur le même créneau que celui de Benoît Hamon, elle ne vaut qu’en tant que vecteur ou moyen pour le social et l’économique (voir notre article). Prises de position, forums locaux (elle se déplace beaucoup, récemment à Colmar…), site internet de la sénatrice, débats télévisés… Rien sur la politique culturelle en tant que telle. Elle n’est abordée qu’au travers de la politique de la Ville le plus souvent. Alors comment expliquer cela ? Le premier facteur, rappelons-le, est le fait que la candidate est, par la force des choses, essentiellement dans une démarche d’attente pour rallier une écurie mieux positionnée. Elle se contente donc, avec acuité et une expertise construite de longue date, de proposer sur ses thèmes forts : le travail, le logement, l’immobilier plus généralement. Mais cela révèle bien plus. Structurellement, cet attachement de Marie-Noëlle Lienemann aux conditions de travail dans le secteur industriel et des transports, sa volonté de réduire les inégalités dans le domaine du logement et de l’accès aux HLM ou encore son souhait de maintenir et développer dans les différents territoires urbains les services publics dits de base sont des marqueurs forts de la gauche classique. Elle représente donc la société du XXe siècle, ses clivages majeurs entre groupes sociaux d’une société industrielle. On pourrait reprendre les analyses de la science politique classique, celle de Stein Rokkan, qui rappelle qu’une société industrielle s’organise autour de « césures matérielles » entre centre et périphérie (capitale – provinces, entre Eglise et laïcité, entre urbain et rural, entre conditions de travail du monde ouvrier et celles des autres groupes sociaux. A bien y regarder, notre candidate s’ancre pleinement dans ces clés de lecture, bien éloignées de ceux qu’on qualifiera de la « gauche sociale-libérale », plus ouverte sur les questions du numérique, sur les questions d’identités non issues de la place dans un secteur métier ou ou dans un processus de production… Employons les gros mots, Marie-Noëlle Lienemann représente non pas la société post-industrielle mais la société française de la fin des Trente Glorieuses, qui existe encore, mais qui part à la retraite… et est depuis deux décennies largement, en termes de sociologie électorale, partie à droite. Elle fait le pari que les vieux clivages (rappelons la force de mobilisation syndicale démontrée lors des débats sur la loi Travail !) sont toujours ceux qui mobilisent. Dans cette mesure, la culture équivaut à une derrière roue de carrosse, un appoint pour le social. Le problème est qu’elle représente en cela un segment de moins en moins important de la société.

En termes de montants, cela donne quoi ?

Aucun programme culturel n’étant défini, aucune mesure n’étant précisée, si on peut estimer qu’elle promettrait beaucoup pour la culture à travers d’autres ministères (Ville, Jeunesse et Sports, Transports, Logement, Education nationale…), rien n’est chiffré.

La culture pour elle-même ou comme sous-catégorie dans les débats sur l’éducation et l’identité ?

On l’aura compris, Marie-Noëlle Lienemann refuse d’aborder la question de la culture à travers les thématiques identitaires (voir notre article sur Bruno Le Maire), « buissonnières » ou autres… En forçant à peine le trait, la culture est pour elle une culture de groupe social voire de classe. Le meilleur moyen pour agir est donc l’action par l’Etat, les collectivités territoriales, le cadre associatif qu’elle valorise beaucoup et par l’Education nationale pour laquelle elle formule une mission républicaine très classique et traditionnelle et fondée sur une laïcité bien ancrée dans la IIIe République… et la fin du XIXe siècle ! Encore une fois, une gauche canal historique !

On trouve de réelles positions construites et assez stables sur les politiques éducatives et d’accès à la culture dans le cadre de la production de livres de la sénatrice, production importante depuis trois décennies.

Un candidat aux propositions crédibles pour le monde de la culture et les politiques culturelles ? (Réalisations et prises de position antérieures…) :

La candidate ne cherche pas à argumenter sur ce point. Son parcours est celui d’une élue locale et régionale, d’une maire de banlieue et d’une femme d’appareil de parti (on l’utilise sans connotation négative ici) qui s’est investie par les thèmes du logement, des politiques de la ville, du travail. Elle n’a donc, par exemple en tant que maire à Athis-Mons, qu’un bilan en matière culturelle très maigre et peu représentatif de son volontarisme politique affiché et reconnu. Au fond, poser la question de la politique culturelle à Marie-Noëlle Lienemann, c’est un peu comme poser la question de la politique policière à Alain Juppé : un hors sujet.

Degré de crédibilité de l’ensemble :

La question ne se pose donc pas vraiment ici.

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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