Livres

Un pouvoir invisible, Jacques de Saint-Victor revient sur l’histoire de la Mafia

05 novembre 2012 | PAR Jean-Paul Fourmont

Historien du droit et professeur des universités, Jacques de Saint Victor enseigne à l’université de Paris 8. Il est également professeur à l’université Rome III et il vient de publier une enquête intitulée Un pouvoir invisible, parue chez Gallimard, dans laquelle il se penche sur les rapports entre les mafias et la société démocratique du XIXe au XXe siècle.

LES LIENS ENTRE LE DROIT ET LE CRIME

En l’espèce, Jacques de Saint Victor n’offre pas un inventaire de toutes les sociétés criminelles, mais il se focalise plutôt sur l’étude des ramifications de la mafia. L’auteur ne souhaite en effet pas tomber dans le délire « conspirationniste », mais selon lui la notion politique de « pieuvre » doit être étudiée d’une façon savante, et ne pas être laissée aux enquêtes de presse.

Avec la corruption et à l’aide de méthodes de plus en plus sophistiquées, la mafia cherche à continuer d’imposer sa loi.

UNE HISTOIRE POLITIQUE DE LA MAFIA

La mafia, explique l’universitaire, est née sur les décombres du « régime féodal », mais assez paradoxalement c’est avec l’avènement de la démocratie et du capitalisme qu’elle connaitra son essor.

Elle s’enracine donc très tôt à Naples, en Sicile et en Calabre. Elle doit sa prospérité à des pactes « scélérats » passés avec une fraction de l’élite sociale et politique, tel un pouvoir invisible qui va insidieusement corroder l’ordre social. L’abolition de la féodalité a eu pour conséquence la naissance d’une nouvelle élite foncière, laquelle faisait « l’apologie de la prédation des élites… leurs crimes conspirant à leur grandeur ».

En contrepartie de la privatisation des biens communaux, chaque villageois reçut une quote-part proportionnelle. Mais cette part était tellement infime, qu’elle ne servait concrètement à rien. Cela contribua indirectement à l’insécurité et au besoin de bandits se chargeant de faire régner « l’ordre ». Ainsi certains bandits se regroupèrent en sectes criminelles avec les barons siciliens et, parfois même, dans des loges maçonniques. A cet égard, le modèle camorriste de Naples servit de modèle. Même le fascisme et le totalitarisme qui en découlait échouèrent dans la lutte contre la mafia.

AU NOM DE L’ANTICOMMUNISME

Avec la Guerre Froide, on découvre la mutation affairiste des réseaux mafieux et la complexité de leurs méthodes pour parasiter l’économie libérale. Il y aura néanmoins une alliance entre les services secrets des Alliés et la mafia contre les communismes. C’est pourquoi la démocratie chrétienne se rapprocha de la mafia.

LES BIENFAITS DE L’ETAT PROVIDENCE EN FRANCE

La logique technocratique à la française permit, par exemple, de contrôler l’usage de l’argent public à Marseille. Ce qui a eu pour conséquence une certaine efficacité et ce qui a permis d’éviter des détournements à des fins privées. Pour l’auteur, en attribuant les logements suivant des critères objectifs, le socialisme municipal marseillais a permis d’échapper à un clientélisme à tout le moins discutable.

LA MONDIALISATION HEUREUSE, OU LE TRIOMPHE DE L’ESPRIT PREDATEUR

La chute du mur de Berlin va permettre l’expansion de la mafia vers de nouveaux territoires. Dans cette perspective, les malversations financières ont remplacé les vieilles magouilles mafieuses.
Après les attentats du 11 septembre, on a un temps pensé que l’ennemi était le seul terrorisme. Mais, Jacques de Saint Victor, ce serait finalement une analyse à courte vue, car il existe aussi un autre péril, très insidieux.
Ce danger est invisible, car il est inhérent au système. La menace provient en effet du débordement des logiques prédatrices. Comme l’avait justement vu Raymond Aron, « il n’y aurait pas de promesse de paix possible… suite à l’action des prédateurs… au vol de la propriété », bref à cause des réseaux mafieux.

Ce livre est remarquable, très bien documenté et muni d’annexes on ne peut plus complètes. Passionnante, l’enquête de Jacques de Saint Victor se lit sans ennui. C’est une étude à la fois sérieuse et abordable.

Jacques de Saint Victor, Un pouvoir invisible, Gallimard, Collection « L’esprit de la Cité », 411 p., 23,5 euros. Sortie le 2 octobre 2012.

Après les Ch’tis, W9 envoie les Marseillais à Miami…Vivement la fin du monde…
Klein-Moriyama à la Tate Modern : une exposition londonienne à ne pas manquer
Jean-Paul Fourmont
Jean-Paul Fourmont est avocat (DEA de droit des affaires). Il se passionne pour la culture, les livres, les gens et l'humanité. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *