Livres

Son corps et elle

Son corps et elle

28 août 2018 | PAR Jérôme Avenas

Dans la collection « L’Arpenteur », les Éditions Gallimard publient un premier roman brillant : « Mauvaise passe » de Clémentine Haenel. Un passage de soi à soi, épisode de la vie du corps d’une femme. Un texte fascinant, remarquable et courageux. 

[rating=5]

Mauvaise passe est le récit d’une traversée. Dès le début on cherche à quel texte il pourrait nous faire penser. On hasarde des parentés, on avance des influences. En vain. Le premier roman de Clémentine Haenel est unique en son genre, d’autant plus unique qu’il ne cherche pas à « réinventer » quelque chose, ni même à « revisiter » (c’est hélas la mode). Ni autobiographie, ni même « autofiction », un texte offert, une oblation. 

« Je » est un corps entravé, un corps vidé, opéré de son âme. Ce « je » est en recomposition, il cherche, dans l’éparpillement à reconstituer une psyché à peu près stable quitte à « regretter l’état d’avant, la tristesse absolue qui anesthésie au monde ». Les trois premiers chapitres sont une plongée au cœur d’un enfermement dans des cycles dominés par l’amnésie que seul celui de l’hôpital – enfermement parallèle, double positif – pourra sauver. En attendant ce chapitre IV où tout peut commencer à changer, le texte est une obsession de la fuite : « je » cherche une sortie, porte ou fenêtre, c’est selon. Se sauver, c’est retrouver une consistance parce que « mon corps est une flaque », c’est aller vers la vie, oublier la fascination pour les faits-divers, les « true crimes » qui réveillent les pouvoirs de l’horreur. 

Mauvaise passe est un épisode, au sens psychiatrique, mais aussi au sens narratif. Le titre l’indique : « je » passe un sale quart d’heure. De l’ensemble des éléments qui constituent le corps, c’est la peau qui est au cœur du texte. Trop sèche, « elle se rétracte de mon corps ». Les os « craquent », la chair « se libère », la tête « éclate ». Pour renaître au monde, il faut se constituer une nouvelle enveloppe, un moi-peau solide. Il sera taillé dans le tissu du texte. 

L’écriture de Clémentine Haenel frappe par sa maturité. C’est parce qu’elle n’essaie pas d’imiter qu’elle parvient à toucher avec justesse. Les phrases sont courtes, incisives, mordantes, le rythme envoûtant. On ne peut que saluer le courage d’aborder avec tant de bravoure un tel sujet. La détresse humaine n’est souvent transcrite qu’à travers le pathétique. En mettant au jour la fragilité qui nous lie, Clémentine Haenel nous relie davantage. Mauvaise passe s’il est dur, abrupt, n’est pas un roman sombre. Il va au cœur de ce qui est souvent laissé pour compte , dissimulé, passé sous silence dans la littérature, la lumière finale des dernières pages, si belles, n’en est que plus éclatante.  

Clémentine Haenel, Mauvaise passe, Éditions Gallimard (Collection L’Arpenteur), août 2018, 128 pages, 11,50€

 

 

Gagnez 5 x 2 places pour Aujourd’hui Sauvage de Fabrice Lambert
« Oublier mon père », émouvant roman de Manu Causse
Jérôme Avenas

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *