Poésie

Entretien avec Laurence Campa, « Apollinaire ouvre la voie à la poésie plastique et sonore »

Entretien avec Laurence Campa, « Apollinaire ouvre la voie à la poésie plastique et sonore »

07 novembre 2018 | PAR Jérôme Avenas

Le 9 novembre, nous commémorons le centenaire de la disparition de Guillaume Apollinaire. Emporté par la grippe espagnole le 9 novembre 1918, le poète, critique d’Art, dramaturge… a laissé une œuvre singulière et hybride. Les Éditions Gallimard publient dans la collection Poésie/Gallimard une très belle anthologie illustrée de poèmes d’Apollinaire. Nous avons contacté par mail l’écrivaine et chercheuse Laurence Campa, responsable de l’édition et de la préface de ce très beau volume, pour lui poser quelques questions. 

 

Vous avez édité et préfacé une très belle anthologie illustrée de poèmes d’Apollinaire dans la collection Poésie/Gallimard, quelle idée a guidé le choix des textes ? 

 L’idée était de faire découvrir ou redécouvrir des poèmes d’Apollinaire en proposant un nouvel itinéraire, personnel en l’occurrence, ou, si l’on préfère, une lecture, une  interprétation personnelle – comme un musicien joue ou rejoue une œuvre. Ou comme un promeneur change d’itinéraire dans un paysage familier, découvre des lieux passés inaperçus et jouit de nouvelles perspectives. Le lecteur est invité à cheminer et à rêver à travers l’identité instable, la vie multiple, l’amour et la guerre. J’imagine ces thèmes comme les arches d’un pont, lieux de passage et liaison.

Dans la préface vous écrivez « les yeux d’Apollinaire savent scruter l’abîme et les couleurs du temps » que doit-il aux générations de poètes qui le précèdent et quel héritage a-t-il légué à celles qui le suivront ?

La question est bien vaste pour y répondre en quelques phrases. Disons qu’il est le maillon d’une chaîne poétique multiple qui tresse la veine lyrique issue de Villon, des poètes de la Renaissance et de Verlaine, la modernité qui vient de Baudelaire et Rimbaud, et l’avant-garde de son époque dont se réclame aussi Cendrars. Il y a encore beaucoup d’autres composés dans cet alliage. Apollinaire ouvre la voie à la poésie plastique et sonore, apprend aux poètes à se libérer des contraintes sans perdre leur allure naturelle, à tenter des expériences en dépit des acquis antérieurs, à céder à l’étrange magie des mots. Sa poésie distille un charme (au sens propre) auquel personne ne peut résister et nombreux sont les poètes contemporains qui le fréquentent assidûment.

Comment agit la dynamique entre texte et image dans le recueil ? 
De même que les poèmes, les images ont été choisies pour évoquer le dialogue entre le poète et les artistes, leurs liens, voire leur osmose. Il s’agit de changer de regard avec eux. Leur présence n’est pas motivée par l’histoire de l’art, les catalogues d’exposition le font parfaitement. Ce ne sont pas non plus de simples illustrations. Très variées, elles entrent en résonnance avec les images poétiques et créent avec elles de nouvelles harmoniques. Mais ce sont des œuvres qu’il a aimées ou auraient ou aimées. Elles proposent au lecteur, non pas d’apprendre, mais de se laisser porter, de sentir, d’imaginer, de s’approprier les mots et les images.

Apollinaire a imaginé un théâtre hybride où la poésie a toute sa place (Les Mamelles de Tirésias, par exemple), cela peut-il fonctionner dans l’autre sens, est-ce que sa poésie est théâtrale ? 

Elle peut avoir une dimension dramatique comme dans des pièces d’inspiration symbolistes, telles «  Le Larron », ou la prose poétique de L’Enchanteur pourrissant. Mais la grande innovation est sans doute le poème-conversation, comme dans « Les Femmes » ou « Lundi rue Christine », qui a peu à voir avec le théâtre. Il s’agit d’agencer un matériau a priori prosaïque pour en tirer tout le potentiel poétique en le dépaysant et en démultipliant toutes ses dimensions grâce aux collages, aux associations, aux ruptures. Apollinaire revient à l’étymologie de « poïen » qui veut dire « créer ». La poésie est partout, dans tous les genres, et dans la vie aussi.

Que nous dit la poésie d’Apollinaire aujourd’hui ? 

Chacun donnera sa réponse. Apollinaire est à la fois si divers et si singulier que chacun se l’approprie selon son cœur. Certains aiment son caractère élégiaque et mélancolique, d’autres ses audaces et ses provocations, d’autres encore ses surprises et ses contradictions. Je dirais pour ma part qu’il nous incite à toujours aller plus loin, à ne pas baisser la garde, à accueillir la nouveauté, à quêter sans relâche les merveilles de la vie et ses mystères, dans la joie comme dans la peine.

Vous êtes l’autrice d’une biographie d’Apollinaire, une somme passionnante parue aux Éditions Gallimard. Comment avez-vous abordé ce travail monumental ? 

J’ai voulu raconter l’histoire du poète, plus que de l’homme, et faire monde. Il y a dans ce travail gigantesque un rêve démesuré de reconstitution intégrale d’un univers littéraire et artistique. Si vous vous bornez à faire le point sur le personnage principal, à marteler que c’est un grand auteur et à ne vous servir des autres que comme faire-valoir ou contrepoints, vous manquez l’épaisseur de ce monde et vous manquez de profondeur de champ. Parler d’Apollinaire dans son univers historique, mental, affectif, permet de mieux saisir ses multiplies dimensions et sa profonde singularité. C’est aussi un Apollinaire d’aujourd’hui, marqué par le temps où je vis et par mon propre itinéraire : la migration, l’instabilité, le cosmopolitisme, mais aussi la modernité et la guerre, dont nous sentons toujours les ondes de choc.

On croit très bien connaître Apollinaire, abondamment cité, souvent appris « par cœur » (Le Pont Mirabeau) mais en a-t-on jamais fini avec lui ? Que reste-t-il à découvrir, à percer ? 

Ce n’est peut-être pas à moi de le dire, mais aux jeunes générations. Chaque époque a son Apollinaire. À bien des égards, archivistiques et factuels notamment, le territoire est largement arpenté. Bien sûr, il reste des zones d’ombre qu’on peut éclairer. Je ne suis pas certaine, d’ailleurs, que le mystère doive nécessairement être éclairci. Les zones sombres ont aussi leurs vertus. Que ferait-on d’un Apollinaire de marbre ou de bronze, lisse et tangible sous toutes ses faces ? Ce qui change toujours, c’est le point de vue, le regard. Par sa nature mobile et prismatique, il se prête à toutes les métamorphoses : si le centenaire ne statufie pas trop, il n’a pas fini de nous étonner.

 

« Tout terriblement », Anthologie illustrée de poèmes d’Apollinaire, Éditions et préface de Laurence Campa, Éditions Gallimard, collection poésie/Gallimard, octobre 2018, 152 pages, 7,30€

 

 

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Jérôme Avenas

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