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Patrik Ourednik accorde un sursis à la littérature européenne chez Allia

Patrik Ourednik accorde un sursis à la littérature européenne chez Allia

06 décembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

L’auteur tchèque, traducteur dans sa langue maternelle de François Rabelais, Alfred Jarry, Raymond Queneau, Samuel Beckett, Henri Michaux et Boris Vian, s’est fait connaître avec « Europeana. Une brève histoire du XXe siècle » (Allia,2001). Dans le droit fil de ce récit initiatique oscillant entre fiction et essai, deux nouveaux opus de l’ingénieux auteur tchèque paraissent le 5 janvier toujours chez Allia : le recueil de poèmes « Le silence aussi » et le récit ludique »Classé sans suite ». Deux textes extrêmement fins qui nous rappellent avec raison que la littérature européenne n’a pas encore poussé son dernier râle.

 » Classé sans suite » est un drôle de polar, dont le titre même annonce l’absence de queue et de tête. Voire d’intrigue. Tout tient sur des personnages irrésistiblement nostalgiques, à commencer par le vieillard misanthrope, Viktor Dyk, qui cite des faux passages des évangiles à ses concitoyens incultes pour les impressionner. Face à lui, Vilem Lebeda, un parent lointain, érudit devenu inspecteur de police après le communisme. Leur rencontre a bien sûr lieu dans un boui-boui qui rappelle les pensions des vieux romans de l’empire Austro-hongrois. Les beaux néologismes traduisent avec humour une fin de non-recevoir des concepts anglo-saxons dans ce brouet littéraire continental (« natcleub », « Meurmon », « Huisky »). Au compteur de la narration, l’on dénombre un incendie, un viol et plusieurs meurtres. L’élucidation n’est pas celle des crimes, mais plutôt l’enquête impossible du lecteur sur le sens de ce récit « classé sans suite » et diablement orienté par des références hilarantes au jeu d’échec et à maître Jorge Luis Borges. Apportant l’histoire, des impasses théoriques sur sa signification , et pas mal de critiques formidables des temps post-communistes (ainsi que de leurs critiques eux-mêmes encroutés et volontiers racistes), ce texte est un véritable feu d’artifice intellectuel, aussi irrésistible dans ses méta-considérations ludiques qu’a pu l’être le « Paludes » de Gide en son temps.

Apparemment recueil de poèmes classiques, « Le silence aussi » incruste dans de courts textes imbibés d’ironie tous les thèmes chers à Ourednik : un soupçon de pataphysique, la parodie de positivisme à travers le journal d’un médecin, et un beau pastiche de la mystique biblique qui surplombe de nombreux poèmes du 20e siècle, à travers la figure du « déchaussé », prétendument issue du Deutéronome. Le résultat est un florilège souvent surréaliste et totalement croustillant de textes qui résonnent très familièrement.

 

 

Patrik Ourednik, « Classé sans suite« , trad. Marianne Canavaggio, Allia, 160 p., 9 euros. Sortie le 5 janvier 2012.

« – Aujourd’hui tout est interactif.
– Presque tout.
– À la télé ils demandent son avis à n’importe quel
abruti.
– Très juste.
– Ils y invitent six abrutis et leur demandent leur avis
un par un.
– Peut-être même pas leur avis.
– Alors que plus personne n’a d’idées.
– C’était déjà un peu le cas avant.
– Mais au moins, avant, les gens réfléchissaient.
– Vous croyez ?
– Ou au moins ils émettaient des idées.
– Des idées, des idées…
– C’était pas permis, mais ils émettaient quand même.
– De là à émettre des idées…
– Peut-être que c’étaient pas vraiment des idées, mais
au moins ils s’imaginaient des choses.
– Ça, ça n’a pas tellement changé.
– Si. Aujourd’hui on s’imagine plus rien. Tout le monde
cause mais plus personne ne s’imagine des choses. Mais
pour ce qui est de causer, ça, oui.
– C’est ça, la démocratie. » (p. 59)

Patrik Ourednik, « Le silence aussi« ‘, trad. Benoît Meunier, Allia, 80 p., 6.10 euros. Sortie le 5 janvier 2012.
« ah!

ah! si le jour
pouvait parler

il annoncerait
la nuit » (p. 39)

 

Visuel : © lukas beck

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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