Danse
Rouge, d’Olivier Dubois, donne le ton de la prochaine édition du festival Artdanthé

Rouge, d’Olivier Dubois, donne le ton de la prochaine édition du festival Artdanthé

06 décembre 2011 | PAR Smaranda Olcese

Pour préfigurer la 14ème édition du festival Artdanthé, Olivier Dubois, dont la création Révolution ouvrait l’édition précédente, est de nouveau sur le plateau du Théâtre de Vanves.

Rouge, comme son nom l’indique, est une pièce coup de poing, qui s’impose de manière directe, avec une certaine brutalité. Cette vague d’énergie pure, qui risque d’obstruer les regards et d’emporter les jugements dans sa déferlante irrésistible, est parcourue par des enjeux souterrains dont il est important de prendre la teneur. Elle s’inscrit dans un projet de trilogie dont la première partie, Révolution, créée en 2009, donne la juste mesure de l’audace et des intuitions du chorégraphe. 14 femmes tournent. Leur danse, leur marche se transforme, au bout de ces quelques deux heures et demie, en lutte et en acte de résistance. Au delà des discours et des constructions idéologiques vouées à expliciter la création, Olivier Dubois touche avec cette pièce à quelque chose d’essentiel : poussées dans leurs retranchements les plus intimes, ces femmes donnent à voir dans leur épuisement même la force mutine et irrévocable de la résolution. Une énergie qui les dépasse, les transcende et les porte. L’expérience est puissante, presque indécente à regarder.

Olivier Dubois reprend, avec Rouge, le travail à ce point et l’assume pleinement en tant qu’interprète. La pression est énorme sur le plateau vide. Le cri exutoire de ces 14 femmes bourdonne encore dans nos oreilles et charge l’atmosphère d’électricité statique, prête à décharger. Une énorme structure métallique peine à la contenir. Elle semble fuser dans les barreaux rouges de cette cage à la taille du plateau, lignes de forces qui quadrillent l’espace et rappellent les barres connotées sexuellement de sa Révolution. Olivier Dubois en robe moulante en latex, perché sur des plateformes rouges, s’en imprègne dans une longue attente. Il est de dos et laisse son corps massif et pourtant fluide interloquer le regard des spectateurs. Une sorte de dialogue se crée dans le silence, rappel muet de la performance de ses héroïnes. Le contraste est saisissant : elles tournaient jusqu’à l’épuisement, il est immobile et s’épuise dans des tensions internes. Il pivote imperceptiblement, puis se lance dans une première pirouette, se cambre dans sa robe moulante qui épouse sa corpulence, changeante, reptilienne, et pousse un cri.

Rouge est une réflexion en acte sur l’ivresse du pouvoir et ses métamorphoses. Une même gestuelle décomposée, schématique et fragmentée, est répétée comme une routine : un doigt qui se détache directif, un poing qui se serre, des équilibres improbables qu’il tient sur ses plateformes. Une lourde masse sonore monte en puissance, brutale. Un deuxième cri arrive. L’interprète a le visage transfiguré, il est épris d’un transport, d’une furie irrationnelle. La transpiration qui l’inonde se mélange au pigment – du sang suinte sur tout son corps qu’il frappe, surexcité. La sueur rouge se fraie un chemin dans ses poings serrés, entre dans ses yeux exorbités. La tension est énorme, insoutenable, la chute est proche, un violent acouphène l’emporte, avant de laisser place à une respiration lourde.

Olivier Dubois incarne la bête révolutionnaire qui prend d’abord l’aspect d’un corps puissant, qui se coule dans les poses lascives que l’interprète prend avec étonnement. Il mue en Grande Odalisque, qui se prélasse mollement sur des casques de motards. Il avance sur ces supports incertains, tantôt mercenaires qui le portent vers son but, tantôt trophées qu’il sème sur son passage, ou encore témoins muets de son délire. Un être grotesque et régressif fait surface, qui bave, suinte, se trémousse, laisse des traces au sol, pousse des cris et des sons désarticulés.

L’ambiguïté de sa proposition touche au paroxysme quand, l’instant d’après, une fois gagnée une sorte de contenance, Olivier Dubois face au public, entame une longue litanie. Des noms de partisans tombent comme des coups, des blessures ouvertes, alors que se lève la cadence des troupes qui défilent d’un pas martial. Comme si sa seule voix devenait insuffisante, le chorégraphe endosse une cape composée de porte voix. Affublé de ces accessoires dangereux, il évolue dans l’espace saturé par son cri. Il devient un cri, un mugissement qui suinte par tous les pores de sa peau.

Les chants du Chœur de l’Armée Rouge, triomphants, écrasants, barbares, portent l’euphorie de la victoire, mais aussi la menace d’une nouvelle occupation non moins atroce. Ainsi cette création se clôture d’une manière peut être trop bavarde. Cette note finale est regrettable, qui enferme la pièce sur le terrain d’évocations historiques discutables. L’utilisation de symboles trop marqués dessert l’intensité de l’expérience. Car Olivier Dubois reste un danseur formidable dont la puissance n’a pas fini de nous étonner.

 

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La 14ème édition du festival Artdanthé démarre dans un rythme soutenu le 17 janvier avec les pièces de Fanny de Chaillé, Gonzo Conférence et Yossi Berg & Oded Graf, Animal Lost et, compte tenu de la curiosité et du gout pour les prises de risque de son équipe de programmation, promet d’excellentes découvertes. Côté théâtre, Philippe Quesne ou encore Les Chiens de Navarre n’ont plus besoin de présentation. Et le gang de Montréal s’invite une fois encore sur le vieux continent et promet d’en secouer les habitudes ! Enfin, le 31 mars, une date à ne pas manquer : expérience unique sur la scène chorégraphique contemporaine, Re : [Montre-moi (ta) Pina] sera reprise, deux ans après sa représentation événement, hommage décalé, jouissif et émouvant dédié à Pina Baush.

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Smaranda Olcese

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