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Manger selon Paolo Rossi : un besoin, un désir, une obsession

Manger selon Paolo Rossi : un besoin, un désir, une obsession

03 mai 2012 | PAR Géraldine Bretault

Manger de baisers, ruminer sa colère, dévorer un livre rempli de métaphores gourmandes… il suffit de se plonger dans les délices de la langue française pour mieux cerner la place centrale qu’occupe l’acte de manger dans la définition de l’humanité. Paolo Rossi croise les disciplines pour mieux explorer les réalités en jeu.

Hasard ou coïncidence ? Spécialiste de la mémoire, le philosophe Paolo Rossi est par ailleurs un citoyen du pays qui a vu naître le mouvement du Slow Food. Un pays également frappé par le sceau de l’anorexie, où Isabelle Caro s’était fait un nom en apparaissant nue dans une campagne de lutte contre le phénomène ; un pays qui a édicté en 2007 un manifeste anti-anorexie destiné au milieu de la mode. Cette lutte est d’ailleurs une des raisons qui ont poussé notre auteur à écrire cet essai, dédié à Laura Dalla Ragione, la fondatrice du premier centre spécialisé en Italie.

Loin de se cantonner à ce paradoxe des pays industrialisés, qui voit certaines jeunes filles s’affamer dans un contexte de surabondance, Paolo Rossi embrasse l’anthropologie et la philosophie pour tenter de comprendre tout ce qu’implique l’acte de manger. De Lévi-Strauss (Le cru et le cuit) à Pier Paolo Pasolini, de Catherine de Sienne à Pierre Bourdieu, il tente de saisir en quoi manger est un acte universel et individuel à la fois, un acte qui ne saurait trancher entre nature et culture, puisque au-delà de manger pour survivre, l’homme a de tout temps exprimé sa culture à travers ses coutumes alimentaires.

Si les prises de position de l’auteur sont parfois ambiguës, cet essai a le mérite de ratisser large en offrant au passage plusieurs pistes de réflexions pertinentes. Ainsi, il dresse un parallèle troublant entre le phénomène contemporain de l’anorexie et le jeûne que pratiquaient les plus grandes saintes comme un acte de maîtrise de soi. Louées par la société, ces jeunes filles exaltaient alors une culture de la souffrance, en développant au passage des endorphines qui leur permettaient de connaître la jouissance du vide. Quelques pages plus loin, vous découvrirez qu’il existe de véritable « vampires », les HLV (Human Living Vampire), consommateurs avides de sang de hamster…

Paolo Rossi laisse fréquemment la parole à de prestigieux intervenants, qui sont cités en bas de page – nous regrettons seulement l’absence de bibliographie qui ferait de cet essai une référence plus facilement utilisable.

Plongez dans les arcanes de la faim dans le monde, apprenez à distinguer endo- et exo-cannibalisme, et soumettez-vous à des questions philosophiques qui feraient pâlir les futurs candidats au baccalauréat, comme : La nourriture était-elle naturelle autrefois ?

« La gourmandise comme détestable péché capital est, comme la luxure, enracinée dans la corporéité humaine. Mais dans le cas de la gourmandise, l’enracinement est inévitable ; on peut renoncer à la sexualité et mener une vie chaste ; on ne peut pas vivre sans manger. » p. 47

« La faim accompagne toute l’histoire humaine, de la plus haute Antiquité à aujourd’hui. » p. 57

 

Manger : besoin, désir, obsession, de Paolo Rossi, traduit de l’italien par Patrick Vighetti, 2012, 160 p., 17 euros.

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, créatrice et traductrice de contenus culturels. Elle a notamment collaboré avec des institutions culturelles (ICOM, INHA), des musées et des revues d'art et de design. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France, elle a obtenu la certification de l'Ecole de Traduction Littéraire en 2020. Géraldine a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, dans les rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle a travaillé en tant que docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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