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Les Mensonges de Valérie Zenatti rendent hommage à Aharon Appelfeld

Les Mensonges de Valérie Zenatti rendent hommage à Aharon Appelfeld

09 mai 2011 | PAR Yaël Hirsch

Auteure (Les âmes sœurs, Une bouteille dans la mer de Gaza, En retard pour la guerre) et traductrice d’Aharon Appelfeld (voir notre chronique de son dernier roman), la subtile Valérie Zenatti  se lance avec « Mensonges » dans l’exercice difficile d’éclairer ses rapports avec cet immense écrivain israélien qu’elle a presque intégralement porté en Français. Le résultat est un livre sensible, touchant, pudique et en même temps onirique, qui remet en cause sans aucune tricherie les frontières de l’autofiction. Un grand récit.

« Tout écrivain digne de ce nom écrit sur son enfance » affirme Valérie Zenatti dès la première partie de « Mensonges » (p. 12). Si Appelfeld a attendu tard pour se lancer dans cette entreprise à la première personne, sa traductrice décide, dans ce roman, de relever le défi. Elle commence par raconter la vie d’Appelfeld dans son style et à la première personne, avant de dénoncer le mensonge, pour évoquer par la suite quelques moments clés de sa vie d’auteure : la judéité stigmatisante de l’enfance à Nice et le désir de mentir pour être comme les autres, la même impression de dépossession quand il a fallu parler en hébreu, avec le déménagement en Israël de  l’adolescence, la certitude qu’elle ne pourrait pas être journaliste, si cela consistait aussi à parler en direct d’Auschwitz au début de l’âge adulte, puis la rencontre décisive avec l’écriture d’Aharon Appelfeld, au programme de l’agrégation d’hébreu. Entre ces scènes, un seul fil rouge, que Valérie Zenatti a en partage avec le vieil écrivain israélien : le paradoxe que « tout ce qui n’était pas écrit disparaissait de la mémoire et restait à jamais un mystère » (p. 27) et la réalité d’un « essentiel » qui « se trouve dans le non-dit qui ne s’écrit pas » (p. 34).

Derrière cette histoire d’amour et de texte entre Appelfeld et Zenatti se profile donc l’ombre de Kafka, l’écriture vitale et néanmoins toujours impossible. Une écriture qui naît avec la rencontre effective du vieux monsieur rempli de questions et d’attention. Pas de testaments trahis, donc dans ces mensonges, même si la traductrice prend son envol et livre dans la deuxième partie du récit la fable de sa présence auprès d’Appelfeld enfant, quand il était perdu et menacé par les loups dans la forêt ukrainienne où il a échoué après s’être enfui d’un camp. Dans cette fable, l’enfant roumain rassure la petite fille française : ils veulent tous deux survivre aux mensonges et aux dangers qui les guettent, même si ces dangers sont sans commune mesure entre l’orphelin fugitif et la française transplantée en langue hébraïque. Délicat, émouvant et authentique, « Mensonges » déroule un récit à cheval entre rêve et autofiction, sans jamais quitter le territoire proprement littéraire de l’authentique.

Valérie Zenatti, Mensonges, L’Olivier, 80 pages, 10 euros. Sortie le 4 mai 2011.

« Et même, je leur mens, je m’enfonce dans le mensonge, mais s’enfoncer dans le mensonge est une expression pratique et très souvent approximative, comme toutes les expressions, disons alors que je m’élève avec le mensonge, je me détache de moi, si lourde et pesante, contenant tant de fragments que je ne comprends pas, pour flotter dans une histoire que j’invente. dans quelques années j’appellerai cela de la fiction et ce ne sera plus un problème, j’en vivrai même, mais pour l’heure j’ai quinze ans, je suis au pied d’une barre d’immeubles couleur sable plantée en lisière d’un désert couleur béton, je fais face à mes amies russes qui sont si fières de parler la langue de Pouchkine, et je leur raconte dans un hébreu presque fluide que, oui, je suis française née de parents nés en France et non pas en terre arabe. » p. 29-30

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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