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Les faiseurs d’anges de Stefan Brijs, une science fiction génétique qui retourne aux années 1980

04 janvier 2010 | PAR Yaël Hirsch

Avec « Les Faiseurs d’anges », l’écrivain flamand Stefan Brijs nous plonge dans les affres provinciales de la mégalomanie génétique et filiale d’un médecin surdoué. Un thriller médical de génie qui se situe à mi-chemin entre Rosemary’s Baby et Frankenstein.

Vingt ans après avoir quitté son village de la province de Wolfheim, le médecin Victor Hoppe revient dans cette région limitrophe entre l’Allemagne, la Belgique et la Hollande, sans femme, mais avec trois enfants que personne n’a le droit de voir. Personne sauf Charlotte Manhout, engagée comme nounou pour surveiller les petits. Malgré la laideur repoussante des enfants, leur nouvel ange gardien se prend d’amour pour eux et de pitié pour leur solitude dans la maison austère et sans tendresse que tient d’une main de fer le Doktor Hoppe. Elle découvre peu à peu qu’absolument indifférenciables et dotés du même bec de lièvre que leur père, les triplés vieillissent à une vitesse angoissante, et que leur père s’adonne à des expériences médicales douloureuses sur leurs petits corps. Le village jase un peu sur le secret qui entoure les triplés, mais ne se formalise pas trop dans la mesure où leur papa est un excellent praticien qui soigne tout le monde gratuitement. Petit à petit, par flash backs subtils l’on revient sur la vie difficile de Viktor Hope, surdoué et associable, enfant rejeté de tous mais dont les qualités scientifiques s’affirment jusqu’à lui accorder un statut social important : celui de chercheur en médecine et plus spécialement en génétique. Et l’on comprend qu’au début des années 1980, Hope s’est lancé dans l’expérience folle de se cloner lui-même. Ses enfants ne sont que des doubles produits in vitro et infiniment fragiles de lui-même. Incapable de développer des sentiments humains, Hope voit surtout dans ses « enfants » des expériences témoins, et dans leur agonie programmée son échec scientifique.

Stefan Brijs
Stefan Brijs

Dans un climat étouffant de province flamande, Stefan Brijs propose une science fiction historique qui revient sur les possibilités folles ouvertes par les percées génétiques des années 1980. Les trois golems nés de ces expériences bannies par toute éthique médicales sont sans défense et c’est presque plus terrifiant de savoir que le créateur peut rester le maître de ses créatures diaboliques, créant de la nature humaine pour la laisser dans la douloureuse et prisonnière condition de cobaye. Fin psychologue, Brijs propose également un nouvel éclairage sur la figure du bourreau ordinaire, qui n’est pas nécessairement un homme banal obéissant aux ordres mais qui peut aussi prendre le visage du marginal rejeté par la société et se lançant de toute sa raison et sans aucune âme dans un progrès laissé sans garde-fous. Un roman fort, qui confronte des personnages traditionnels de village proto-totalitaire aux délires calculés et individualistes d’un avant-gardiste qui se croit par delà les lois déjà fort compromises de l’espèce humaine. Un livre fort, qui repose sur nos plus puissants mythes modernes pour exercer une fascination morbide. Brijs plonge son lecteur dans un climat de mort sans recours et sans respiration pour mieux le faire réfléchir à ces petites expériences en famille qu’on peut facilement enterrer entre trois pays, afin que les hommes normaux oublient, une fois encore, que tout est possible.

Stefan Brijs, » Les faiseurs d’anges », Eho, trad. du Néerlandais Daniel Cunin, 22 euros.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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