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« Le Bateau-usine » de Kobayashi Takiji : un appel à la révolte !

« Le Bateau-usine » de Kobayashi Takiji : un appel à la révolte !

03 mars 2015 | PAR Le Barbu

Issu d’une famille pauvre du nord du Japon, Kobayashi Takiji, né en 1903, entame des études de commerce, durant lesquelles ses compétences littéraires sont remarquées. Son diplôme en poche, il travaille dans une banque et s’intéresse en parallèle à la littérature. Dans le même temps, il découvre les conditions de travail des ouvriers et paysans de l’île d’Hokkaidô où ses parents avaient été contraints d’émigrer lorsqu’il était enfant. Devant le succès de ses premiers livres, tant auprès des intellectuels qu’auprès des ouvriers et des paysans, il est mis sous surveillance par l’appareil de sécurité de l’État. La publication, en 1929, du Bateau-usine le consacre comme l’un des plus grands romanciers de la classe ouvrière japonaise bien que l’ouvrage soit censuré dès sa sortie. Le succès conduit Kobayashi à sa perte : il est soumis à interrogatoire par la police secrète et meurt sous la torture le 20 février 1933.

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[rating=5]

Un pêcheur que le tumulte de son propre cœur empêchait de dormir était monté sur le pont. Éprouvé par le surmenage, il avait le coeur malade, le teint verdâtre, la peau boursouflée. Il s’était appuyé au bastingage, son regard perdu dans la glu de la mer. Si ça continuait, l’intendant allait finir par le tuer. Mais quelle tristesse de mourir comme ça, dans ce lointain Kamtchatka, et en plus sans pouvoir toucher terre. – Il se laissait entraîner par ses pensées. C’est alors qu’il aperçut les deux silhouettes parmi les filets.

Le Bateau-usine nous plonge en pleine mer d’Okhotsk, dans le Pacifique, zone de tensions entre l’Union soviétique et le Japon. Nous embarquons à bord d’un bateau de pêche, où le crabe, produit de luxe destiné à l’exportation, est conditionné en boîtes de conserve. Marins et ouvriers travaillent dans des conditions inhumaines et subissent la maltraitance du représentant de l’entreprise à la tête de l’usine. Un sentiment de révolte gronde. Un premier élan de contestation échoue, les meneurs sont arrêtés par l’armée. Mais un nouveau soulèvement se prépare. Allégorie du fonctionnement du capitalisme, ce bateau-usine permet à l’auteur de dénoncer la collusion d’intérêts entre l’État, l’industrie et l’armée, dans une zone géographique extrêmement sensible. En même temps qu’il déplie les enjeux de l’impérialisme et de la colonisation, l’auteur élève le collectif en force vive d’opposition. Seul le groupe peut mener le combat à la victoire. Ce récit bouleversant, directement inspiré de faits réels, place le lecteur au cœur de cet engin amphibie, provoque un puissant sentiment d’empathie avec ces hommes et les aspirations violentes qui les animent. L’oralité d’un roman-documentaire, l’écriture incisive choisie par Kobayashi ainsi que la narration en style direct amplifient ce phénomène d’identification, qui rejaillit sur la lecture elle-même, appel à la révolte en soi. [Note de l’éditeur]

« Afin que tout soit irréprochable et que rien ne vienne gripper l’engrenage, ils sélectionnaient des travailleurs dociles qui ne s’intéressaient pas aux syndicats. Mais finalement le « travail » tel qu’il était organisé à bord des bateaux-usines aboutissait au résultat inverse de celui qu’ils recherchaient. Les conditions de travail intolérables poussaient irrémédiablement les travailleurs à se rassembler, à se syndiquer. Les capitalistes tout « irréprochables » qu’ils fussent, n’avaient malheureusement pour eux pas assez de discernement pour comprendre ce paradoxe. C’est presque comique, envisagé de ce point de vue. S’ils avaient voulu faire exprès de mettre ensemble des travailleurs non encore syndiqués et les pires soûlards pour leur donner le mode d’emploi du rassemblement, ils ne s’y seraient pas pris autrement. »

Le Bateau-usine est dans la lignée de ces grandes œuvres littéraires, humanistes, politiques et sociales qui dénoncent des conditions de travail inhumaines, tel que La Jungle d’Uton Sinclair ou Germinal de Zola. Longtemps interdit pour ses propos, le récit de Kobayashi est radical, sans concessions, à la fois violent et sobre par son réalisme. Les descriptions épouvantables, de l’hygiène , mêlées aux frustrations, aux abus sexuels entre hommes, à la répression violente ainsi qu’aux châtiments corporels allant jusqu’au meurtre, sur fond de discours nationalistes et d’intimidations professionnelles, dressent un tableau qui n’a d’autre issue que la colère et la mutinerie.

Un texte universel sur la déshumanisation et la perte de dignité, qui fait résonner la voix des travailleurs, de tous les exploités, qui n’ont pas d’autre choix que la subsistance, survivre, gagner sa vie, pour ne jamais la vivre.

Un manifeste à lire absolument !!!

« Le Bateau-usine » de Kobayashi Takiji , traduit du japonais par Évelyne Lesigne-Audoly, 176 pages, 8.50 euros, Editions Allia, février 2015.

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Le Barbu
Le Barbu voit le jour à Avignon. Après une formation d'historien-épigraphiste il devient professeur d'histoire-géogaphie. Parallèlement il professionnalise sa passion pour la musique. Il est dj-producteur-organisateur et résident permanent du Batofar et de l'Alimentation Générale. Issu de la culture "Block Party Afro Américaine", Le Barbu, sous le pseudo de Mosca Verde, a retourné les dancefloors de nombreuses salles parisiennes, ainsi qu'en France et en Europe. Il est un des spécialistes français du Moombahton et de Globalbass. Actuellement il travaille sur un projet rock-folk avec sa compagne, et poursuit quelques travaux d'écriture. Il a rejoint la rédaction de TLC à l'automne 2012 en tant que chroniqueur musique-société-littérature.

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