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« L’Arbre-monde » de Richard Powers : Activisme écologique pour un roman-fleuve

« L’Arbre-monde » de Richard Powers : Activisme écologique pour un roman-fleuve

06 septembre 2018 | PAR Julien Coquet

Neuf personnes animées par l’amour des arbres et de la nature portent le dernier roman choral de Richard Powers. Comme toujours chez l’écrivain américain, admirablement construit mais long.

[rating=3]

La Palme d’or pour The Tree of life de Terrence Malick en 2011 n’avait pas convaincu tous les cinéphiles. L’un des principaux reproches portés par les détracteurs mettait en avant le côté « born-again » du film, son aspect new age. Mais comment représenter la nature sans tomber dans les clichés ? Comment, au cinéma comme en littérature, après Thoreau et Emerson, renouveler les descriptions de la nature ? A lire certains passages de L’Arbre-monde, le cliché pointe souvent : « C’est un matin comme le matin où la vie apparut pour la première fois sur la terre sèche » ou encore « Mais les humains n’ont aucune idée de ce qu’est le temps. Ils croient que c’est une ligne, qui commence à se dérouler trois secondes derrière eux pour disparaître tout aussi vite dans les trois secondes de brouillard devant. Ils ne voient pas que le temps est un cercle en expansion qui en enveloppe un autre, en s’étendant toujours, jusqu’à ce que la plus fine peau de l’Aujourd’hui dépende pour exister de l’énorme masse de tout ce qui est déjà mort ».

Le dernier roman de Richard Powers embrasse un vaste sujet : les arbres et les liens que nous développons avec eux. Neuf personnages s’y croisent. Le roman débute difficilement par le portrait des neuf protagonistes, un par un, sur plus de 150 pages, ce qui alourdit l’arc narratif qui prendra, dans ses parties suivantes (tronc, cimes et graines), une structure heureusement plus fluide, virevoltant d’un personnage à un autre. Cinq personnages se croiseront et deviendront activistes écologiques réunis autour de la chercheuse « Patricia Westerford : tous les cinq partageaient ses découvertes autour du feu de camp, quand la Biorégion libre de Cascadie était encore un lieu ». La scientifique qui les fédère et qu’ils ne rencontreront jamais rappelle l’actuel Peter Wohlleben et sa Vie secrète des arbres : ses recherches portent sur la communication que développent les arbres entre eux. L’Arbre-monde nous présente aussi un couple au départ fusionnel qui se délite à la suite d’un AVC du mari, ainsi qu’un programmateur de jeux vidéo en fauteuil roulant.

Comme toujours chez Richard Powers, même si les longueurs sont toujours là et que l’ennui gagne parfois, la structure narrative impressionne. Quel écrivain peut se permettre aujourd’hui de tisser une telle toile de personnages à la manière d’un Paul Thomas Anderson pour Magnolia et d’un Robert Altman pour Short Cuts qui réunissent aussi tous deux leurs personnages grâce à des événements naturels (une pluie de grenouilles pour le premier, un tremblement de terre pour le second) ? Tous les personnages ont « perdu tout appétit pour le nombrilisme humain » et décident de passer à une cause supérieure, celle de la défense de la nature. Dépassés par la course à la croissance, par un appétit humain auquel on ne peut mettre un terme, les activistes écologiques décident de passer à un militantisme violent, au risque de le regretter.

Didactique sur certains points, extrêmement documenté, laborieux lors de certains passages, parfois mystique par son approche de la nature, puissant par ses constants allers-retours entre les personnages aux vies bien définies, L’Arbre-monde exaspère parfois mais impressionne surtout.

« Ils suivent un chemin zigzaguant vers une rigole lointaine jusqu’à ce que le sentier se transforme en ruisselet de boue. Après trois kilomètres, la piste s’efface et ils doivent se frayer un chemin dans les broussailles. La lumière filtre à travers la canopée. Il la regarde traverser un tapis de stellaire envahi d’oseille. Il y a encore quelques mois, de son propre aveu, elle était une petite conne malveillante, blasée et narcissique, accro au shit et à l’alcool, sur le point de lâcher la fac. Et maintenant elle est… quoi ? Une créature réconciliée avec le fait d’être humaine, et liguée avec des créatures qui ne le sont décidément pas.
Les séquoias font des choses étranges. Ils bourdonnent. Ils irradient d’arcs de force. Leurs nœuds se déploient en formes enchantées ? Elle lui agrippe l’épaule. « Regarde-moi ça ! » Douze arbres, douze apôtres se dressent en un cercle féerique aussi parfait que ceux tracés jadis avec un rapporteur par le petit Nicky, les dimanches de pluie, il y a des décennies. Des siècles après la mort de leur ancêtre, une douzaine de clones basaux entourent le centre vide, sur tous les points de la rose des vents. Un sémaphore chimique clignote dans le cerveau de Nick : Imaginons que quelqu’un ait sculpté un seul d’entre eux tels qu’ils sont. Cette œuvre unique serait un chef-d’œuvre de l’histoire de l’art humain. »

L’Arbre-monde, Richard Powers, Cherche midi, 489 pages, 22 euros

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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