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La reine oubliée réssuscitée par Françoise Chandernagor

25 mars 2012 | PAR Margot Boutges

Après Les enfants d’Alexandrie, Françoise Chandernagor offre Les dames de Rome, deuxième tome de la saga La Reine Oubliée qui retrace le destin de Séléné, fille de Cléopâtre et de Marc-Antoine. Deux critiques en une d’une belle trilogie qui viendra se clore fin 2012.


Qui aime l’Histoire – la grande, celle des rois et des reines – aime Françoise Chandernagor.  Sous sa plume renaissent des lieux chargés de lumière et d’obscurité, de faste et de déclin. De Versailles à Alexandrie en passant par Rome, elle regarde le passé à travers les yeux de personnages dont les hommes ont égaré ou étouffé la mémoire : les enfants appelés par leur naissance à jouer des rôles de premier plan mais que les vicissitudes de l’Histoire ont jeté aux oubliettes. Les bâtards de Louis XIV et d’Athénaïs de Montespan, écartés de la succession royale (L’allée du Roi, 1981) et le dauphin Louis XVII, laissé à l’abandon dans sa prison après l’exécution de Louis XVI et Marie Antoinette (La Chambre, 2002) ont ouvert la voie à Séléné, dernière tête du panthéon des enfants sacrifiés.

Qui s’est promené dans les salles du Louvre et a rencontré la figure de Séléné au milieu du trésor de Boscoréale ne peut qu’être frappé par cette fille de reine mystérieuse. Si l’auteur n’évoque pas cette coupe d’argent qui fut longtemps associée à une représentation de la jeune fille, elle égrène au fil de ses pages  les pièces historiques qui ont pu éveiller chez elle l’envie de se plonger dans les affres de l’Empire égyptien. En guise d’introduction, elle évoque l’ombre de Séléné venue la poursuivre pendant la nuit, comme pour implorer la romancière  de la rappeler aux vivants. Une anecdote assez caractéristique de l’auteur qui a toujours revendiqué sa forte intimité avec les morts.

Des quatre bambins qu’enfanta Cléopâtre VII, on ne compte qu’une fille. La souveraine, déjà mère du fils de César, a séduit Marc-Antoine. De leur union sont nés deux jumeaux, Alexandre-Hélios le blond et Cléopâtre-Séléné la brune, puis le petit Ptolémée-Philadelphe. Après la bataille d’Actium (31 av. JC) qui vient définitivement soumettre l’Égypte à Rome, les trois enfants sont envoyés en Italie pour défiler, enchaînés, lors du triomphe d’Auguste. Seule survivante de la fratrie, Séléné est prise en charge par la sœur de l’Empereur, devenue mère nourricière de tous les orphelins au sang-bleu de l’Empire. Mais l’Egyptienne déchue nourrit une obsession silencieuse : se venger d’Auguste. Elle possède la détermination de sa mère, qu’elle n’a pourtant fréquentée que dans d’exceptionnelles circonstances. Cléopâtre ne les avait-t-elle pas grimés, son jumeau et elle, en bébé Apollon et bébé Artémis, tandis qu’elle paradait en Léto, maitresse de Zeus, pour reconquérir son puissant amant ? L’auteur dresse le portrait d’une époque cruelle où les enfants, quel que soit leur rang, ne valaient guère (si peu survivaient…) et servaient de pions sur l’échiquier politique familial.

Première femme major à l’ENA, Françoise Chandernagor abandonne sa carrière de fonctionnaire du Conseil d’État en 1993 pour se consacrer à la littérature historique. Précautionneuse avec l’histoire, elle n’écrit pas une ligne sans se jeter à corps perdu dans les archives. Les données historiques transmises par les textes anciens lui servent d’ossature et d’invitation à combler les trous de l’Histoire. Dans La Reine oubliée, elle n’en finit pas d’expliciter ses hypothèses au lecteur sans jamais lâcher le fil du récit, mêlant ainsi faits historiques et invention avec une rigueur toute scientifique. Elle se questionne aussi beaucoup sur le langage dont doit user le roman historique. Si dans L’allée du roi, qui livre les Mémoires imaginaires de Madame de Maintenon, elle s’exprime dans un phrasé très grand siècle, elle utilise dans La Reine oubliée le langage courant du XXIe siècle. Ne pouvant évidemment pas user du grec ancien ou du latin dans son roman, elle fait le choix du langage moderne qui, la mettant à l’abri des erreurs d’ interprétations, est peut-être le moins anachronique. Plus que par le vérisme, Françoise Chandernagor est obsédée par la vérité.

Aussi s’amuse-t-elle  dans ses pages des illusionnistes qui se sont évertués à faire revivre l’Antiquité. De la Cléopâtre mourante et lascive des peintres orientalistes du XIXe siècle à la Cléopâtre « punkette » version HBO (série Rome), chacun en prend gentiment pour son grade. Mais Françoise Chandernagor ne s’exclut elle-même pas de ce tableau historiographique. Elle a trop conscience des incessantes redécouvertes de l’archéologie pour ignorer que ses hypothèses seront bousculées à leur tour. Que l’Histoire, loin d’être éternelle, est une matière en perpétuel mouvement où chaque génération viendra enlever et ajouter une pierre. Reste un récit romanesque que la littérature pourra frapper d’immortalité. Car l’exigence de sa démarche ne le dispute qu’à la force d’une narration émouvante et épique.

On referme le deuxième tome des aventures de la Reine oubliée. La vie était courte sous l’Antiquité mais pour ceux qui parcouraient le monde, long était le voyage. Les enfants d’Alexandrie s’achevait dans la cale du bateau emmenant Séléné vers l’Italie. La dernière page des dames de Rome voit la petite fille devenue femme s’éloigner vers de nouveaux rivages. Plusieurs mois de voyages l’attendent. C’est le temps qu’il faudra pour que le dernier tome, L’Homme de Césarée, voie le jour. Une attente aussi indispensable qu’insupportable.

 

Les enfants d’Alexandrie et Les dames de Rome, Françoise Chandernagor, 400 et 488 pages, éditions Albin Michel, sortis le 28 septembre 2011 et le 1er mars 2012

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Margot Boutges

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