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La mauvaise habitude d’être soi, sept nouvelles savoureuses

27 décembre 2010 | PAR Sonia Dechamps

Martin Page offre au lecteur sept nouvelles à la fois absurdes et sources de réflexion sur son rapport à « soi » et aux autres. Distrayant… et plus que ça.

C’est sur l’histoire – surréaliste – de Raphaël – « Le contraire d’un phasme » – que s’ouvre « La mauvaise habitude d’être soi ». Première histoire, premier coup de coeur. Le lecteur prend immédiatement conscience du petit bijou d’absurdité qu’il tient entre les mains.
Dans le texte en question, Raphaël doit convaincre un policier qu’il n’a pas été assassiné, qu’il est bien vivant et c’est loin d’être chose facile. Le représentant de l’ordre n’en démord pas : la voisine d’en face a bien assisté à son meurtre depuis sa fenêtre, l’arme du crime a été retrouvée – avec présence de sang appartenant à un groupe sanguin très rare, celui de Raphaël par ailleurs – et un homme s’est rapidement avoué coupable. Quand le policier fait entrer dans l’appartement de Raphaël le photographe chargé de prendre en photo la scène du « crime », cela débouche sur un échange totalement irréel, un parmi tant d’autres : « Bonjour dit le lieutenant. Voilà le lieu du crime (…) et la victime. – Enchanté. Le photographe veut serrer la main de Raphaël. Le lieutenant l’arrête et lui donne un gant. – Mettez ce gant. Il serait dommage que vos empreintes digitales traînent sur le corps. »

Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, il est fait au protagoniste, Philippe, une proposition somme toute très simple : « Je vous propose d’être quelqu’un d’autre et de me céder la place. Me laisser être vous. » Une nouvelle fois, l’apparence peut être celle de l’absurdité, mais cette proposition suscite des réflexions qui, elles, sont plutôt sensées : « Il est très difficile de changer soi même. En revanche on peut changer pour un autre, à la place d’un autre, ce que l’on ne peut changer pour soi. Je crois que ce n’est qu’en étant quelqu’un d’autre que l’on peut être libre. »

Au détour des textes, le lecteur rencontre un homme (mais où sont les femmes ?) qui décide de déménager pour s’installer à l’intérieur de lui-même, en toute intimité, un autre qui apprend qu’il est une espèce en voie de disparition, ou encore Marc, qui postule pour être… « coupable ».

Les intrigues imaginées par Martin Page sont certes absurdes mais toujours bien amenées et développées. Elles sont surtout très bien écrites. Les dialogues – en particulier – sont savoureux. Les différentes nouvelles ont en outre la force d’offrir différents niveaux de lecture, car sous une apparente absurdité, Martin Page dissimule toujours une réflexion plus profonde sur son rapport à « soi » – ce que l’on est, ce que l’on croit être – et aux autres. Si l’auteur joue ainsi sur l’incongruité de certaines situations, c’est pour mieux mettre en avant – avec finesse et sans en avoir l’air – des réalités ; des situations, des pensées, elles, pas toujours amusantes. L’une des forces de ce livre est donc sa légèreté… son apparente légèreté, car ce recueil n’est pas exempt d’un certain cynisme (toujours bien caché).

Lire des nouvelles, c’est avoir l’opportunité de fractionner sa lecture, pouvoir s’offrir plusieurs moments de détente – de plaisir – avec un même auteur mais différents personnages. Le problème de ces mêmes nouvelles – quand ce sont des réussites – c’est que la lecture de l’une finie, attendre pour entamer la suivante s’avère impossible. Autant dire que « La mauvaise habitude d’être soi » est bien vite terminé.

Décalées, les nouvelles de Martin Page sont un bonheur de lecture, tout simplement.

« La mauvaise habitude d’être soi » de Martin Page et Quentin Faucompré (dessins) aux éditions de l’Olivier

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Sonia Dechamps

One thought on “La mauvaise habitude d’être soi, sept nouvelles savoureuses”

Commentaire(s)

  • Merci pour cet article. C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de femmes dans ces nouvelles, ou alors elles sont cités, mais absentes.
    Cela tient à la nature des personnages, comme prisonniers d’eux-même, en observation d’eux-même, ce grand mystère. Mais ce n’est qu’une étape, les femmes arriveront plus tard à n’en pas douter. Je l’espère.

    décembre 27, 2010 at 18 h 32 min

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