Fictions

« Un certain M. Pikielny » de François-Henri Désérable : Dr. Gary et Mr. Ajar

« Un certain M. Pikielny » de François-Henri Désérable : Dr. Gary et Mr. Ajar

11 septembre 2017 | PAR Julien Coquet

De passage à Vilnius, le jeune écrivain tombe sur le logement de Romain Gary lorsqu’il était jeune. S’ensuit une véritable enquête sur l’un des personnages de La Promesse de l’aube, un certain M. Pikielny.

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C’est une étrange enquête à laquelle nous convie-là l’auteur remarqué d’Evariste, sur le mathématicien Evariste Galois, et de Tu montreras ma tête au peuple. C’est une enquête littéraire en fait, une étude pour savoir si oui ou non, la littérature est rattachée au réel. En le lisant, on pense au départ au magnifique Dora Bruder de Modiano : lorsque le prix Nobel de littérature était parti, au détour d’une coupure de journal, à la recherche d’une fille ayant vécue sous l’Occupation. Là aussi, le hasard a un rôle puisque bloqué à Vilnius, François-Henri Désérable tombe sur le n°16 de la rue Grande-Pohulanka où habitait le jeune Romain Gary et sa mère pleine d’espoir pour son fils appelé à devenir célèbre.

L’enquête est diabolique est l’auteur manque d’abandonner à plusieurs reprises. Tout a changé : le jeune Roman Kacew est devenu l’illustre Romain Gary, Wilno est devenue Vilnius, les dates indiquées par la plaque commémorative son mauvaises, et même l’adresse indiquée est fausse. Tout est mystification dans ce labyrinthe. Comme la littérature nous diriez-vous.

A partir de là, comment démêler le vrai du faux ? Comment s’assurer que Gary, affabulateur connu, s’est astreint, dans sa biographie, à ne dire que la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ? Comment être certain que ce M. Pikielny a bien vécu ? Car l’histoire est rocambolesque : ce vieux Juif a (aurait ?) dit au futur écrivain : « Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire (…) : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Pikielny ». Et Gary de le répéter à de Gaulle, à la reine d’Anglettere ou même à Kennedy l’existence de ce certain M. Pikielny.

François-Henri Désérable livre là une véritable enquête sur le pouvoir de l’imaginaire dans la littérature. Pour ne pas gâcher le plaisir des amoureux de littérature, le roman est très drôle mais sait aussi être profondément douloureux dans l’évocation qu’il fait de la Shoah. Qu’importe qu’un roman soit du côté de la vérité vraie ou de la pure invention car comme le dit si bien Boris Vian au début de l’Ecume des jours : « Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre ».

Extrait: « Ah, fait Gary qui n’est pas dupe, nous sommes donc là entre collègues. Vous lisez beaucoup ? demande-t-il au Président. Oui, dit Kennedy. Des auteurs français ? Oui, dit Kennedy, j’ai d’ailleurs sur mon bureau un petit livre de … Vous savez, cet écrivain qui s’est tué sur la route, il y a trois ou quatre ans… Ils étaient deux dans la voiture… Damn, lâche-t-il, son nom m’échappe. Albert Camus, dit sa femme qui s’immisce dans la conversation. Et puis elle ajoute : merci qui ? Merci Jackie. Et Michel, continue Gary, Michel Gallimard, le neveu de Gaston, mon éditeur : c’est lui qui tenait le volant. »

Un certain M. Pikielny, François-Henri Désérable, Gallimard, 272 pages, 19,50€

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Julien Coquet

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