Fictions

« Tristesse de la Terre » d’Eric Vuillard : sombre et puissante histoire du Far West

« Tristesse de la Terre » d’Eric Vuillard : sombre et puissante histoire du Far West

13 octobre 2014 | PAR Audrey Chaix

Avec Tristesse de la Terre, Eric Vuillard raconte la destinée de William Cody, mieux connu sous le nom de Buffalo Bill, et qui inventa le spectacle de masse avec le Wild West Show. S’il est rangé dans la catégorie « Fiction », Tristesse de la Terre demeure cependant un drôle de livre hybride, à cheval entre le roman et l’essai, et qui tient parfois même du poème tant la langue de Vuillard est riche et rythmée. Un livre court, qui se savoure d’une traite grâce à la fluidité de son écriture. 

tristessedelaterreIl y a deux aspects qui s’entrecroisent dans Tristesse de la Terre : tout d’abord, Vuillard a mené une véritable enquête historique et ethnologique sur l’Ouest américain une fois la Frontière repoussée et les Indiens matés par les colons devenus américains. Pour illustrer son propos, Vuillard appose au début de chaque chapitre des clichés d’époque, documentant ainsi la fin du 19e siècle américain. Indiens et tuniques bleues s’y côtoient dans des photos posées, artificielles : Vuillard exprime ainsi, avec beaucoup de lucidité et de tristesse, la disparition d’un peuple condamné à devenir bête de foire dans une reconstruction postérieure complète de leur rapport au monde et aux Blancs qui les exterminent.

Cette reconstruction a posteriori du mythe du Far West est le deuxième aspect frappant de Tristesse de la Terre, qui cherche à montrer deux phénomènes distincts, mais cousins. Tout d’abord, Vuillard montre comment le mythe de l’Ouest américain a commencé à se mettre en place alors que les protagonistes de la Conquête de l’Ouest étaient à peine froids dans leurs cercueils. Buffalo Bill apparaît ainsi comme le précurseur de John Wayne et autres Howard Hawks, qui ont utilisé la machine à rêves hollywoodienne pour forger un mythe à partir de l’histoire américaine. Mais Vuillard regarde aussi le parcours du Wild West Show avec les yeux d’un homme du 21e siècle, et qui a le recul suffisant pour démontrer que finalement, le spectacle à grande échelle produit par William Cody annonçait la naissance prochaine du reality show et de sa démesure, plus fou encore que le panem et circenses de la Rome antique puisque le Colisée fut considéré comme trop petit pour accueillir la troupe américaine…

Plus que la simple histoire de Buffalo Bill et de son Wild West Show, Tristesse de la Terre est une sombre et puissante réflexion sur le sens de l’histoire et sur ce que nous en faisons pour gommer les aspects dérangeants de notre passé et glorifier ce qu’il est bon de mettre en avant. Une belle lecture de cette rentrée littéraire.

Tristesse de la Terre, d’Eric Vuillard. Editions Actes Sud, récit « un endroit où aller ». Paru le 20 août 2014. 176 p. Prix : 18 €.

Photo : couverture du roman

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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