Fictions
Portrait de Houellebecq en pataphysicien

Portrait de Houellebecq en pataphysicien

28 janvier 2015 | PAR La Rédaction

Face à Houellebecq, nous devenons à notre tour houellebecquiens. Puisqu’il est là, que l’époque a décidé de reconnaître en lui le contemporain capital, nous sommes tenus de faire avec ce phénomène, même si nous sommes souvent un peu déconcertés. Un regard sur les titres de la presse ou sur l’actualité qui défile sur Facebook confirme d’ailleurs que le réel houellebecquise beaucoup quand il ne gorafise pas. Sans doute, les houellebecquismes du réel nous empêcheront-ils durablement de séparer ce qui revient véritablement à l’auteur de ce que nous avons décidé de voir par lui.

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soumission
Pour en venir maintenant à Soumission, il paraît inutile de résumer un roman dont tant d’éléments d’intrigues ont déjà été discutés. La structure narrative de Soumission, simplifiée par rapport à La Carte et le territoire ou à La possibilité d’une île, n’en reproduit pas moins un certain nombre de procédés houellebecquiens classiques. Par le prisme d’un individu, le destin d’un certain groupe (ici, les universitaires) est disséqué dans un aller-retour entre ses propres tendances et mutations et un mouvement d’évolution plus global. Cette structure narrative permet la mise au point d’un récit qui alterne trois niveaux : le premier focalisé sur le personnage de François, professeur de littérature à la Sorbonne et spécialiste de Huysmans, le second, qui relate l’installation d’un régime islamiste en France, et le troisième, écho entremêlé des deux précédents, consacré à la relation intellectuelle du narrateur à Huysmans son objet d’étude, et à la proximité des deux trajectoires, annoncée dès l’ouverture, puis réaffirmée à la clôture.

Ce faisant, les fondamentaux houellebecquiens sont eux aussi toujours en place, même si certaines atténuations sont perceptibles. Bien sûr, le personnage principal reste tel qu’en lui-même : un être hypersensible et impuissant, incapable de s’attacher, de secouer une fatigue fondamentale – on a droit aux scènes de sexe habituelles qui sont devenues des passages obligés, aux inévitables impasses amoureuses (plus piteuses et banales peut-être cette fois ci, Myriam et François se séparent peu à peu par l’effet de la distance). Inversement, le style est moins marqué par la syntaxe techno-scientifique qui en faisait la patte, et les concessions aux registres de langue soutenus (contexte oblige !) plus abondants. Soumission semble marquer l’évolution de l’auteur vers une écriture et une perspective plus fuyantes et ouvertes, en tout cas moins catégoriques. Sans faire de concession sur un pessimisme d’autant plus évident qu’il est cette fois diffracté, somatisé (la tristesse est devenue si banale et normale qu’elle n’est plus déchirante), Houellebecq se permet de dériver vers cette zone grise où les lois du marché, les catégories sociologiques et les statistiques ne balisent plus le possible. La tentation de prononcer des paroles définitives semble y avoir elle aussi disparue ; plus question de chercher de solution à l’ « aporie constitutive » (La possibilité d’une Île) ni de trancher des grandes questions… Pour la première fois, d’ailleurs, le personnage ne meurt ni ne devient fou.

Si l’on cherche à rentrer plus avant dans le détail, on fera d’abord remarquer qu’il y a très certainement un malentendu à considérer que le talent de Houellebecq est celui d’un analyste de notre époque. Evidemment, on ne saurait nier sa sensibilité au détail évocateur, sa capacité à incarner par quelques éléments de contexte une écriture plate mais porteuse d’une forte teneur charnelle caractéristique, et encore moins son intuition exceptionnelle de l’air du temps. Réciproquement cependant, on ne saurait non plus passer sous silence le manque d’information patent dont Houellebecq peut faire preuve et sa tendance (en vérité certainement volontaire) à user de la langue des préjugés plutôt que celle de l’exactitude dans un style qu’on tend à tort à caractériser d’objectiviste. Un exemple : les saoudiennes ne portent pas la burka mais l’abaya. Un véritable réaliste ne ferait pas cette erreur, mais, répétons-le, le personnage houellebecquien est moins le porte voix d’un regard objectif que celui d’une lucidité forcée et biaisée, empêtrée dans les éléments de langages, les modes, les représentations de toutes sortes qu’il habite bien plus qu’il ne secoue.

Si le personnage houellebecquien nous retient, s’il nous semble à ce point paradoxal, c’est qu’il apparaît comme une sorte de pilier de comptoir extrêmement raffiné. Il ne prend pas sur les choses une perspective extérieure ou transcendante, mais pousse à la limite, de façon systématique et violente, les représentations qui structurent la société. Cette lucidité toujours partiellement voilée de publicitaire fou prend fond sur une véritable assomption de l’époque qu’elle ne critique que depuis elle-même, et fonctionne ainsi par de permanents effets de lucidité caricaturaux, monnayées sous forme de phrases-slogans. Cette perspective instaure finalement un ton de franche irréalité : un type de distorsion, au demeurant, que suscitent souvent les perspectives hyper-réalistes finissant toujours par inventer un monde qu’on ne reconnaît plus, fantomatique à force d’être systématique. Certes, des analyses politiques ou géopolitiques tout a fait plausibles se glissent dans ce bal d’ombres : la grande coalition islamo-bayrouisme UMP-Centre-PS, la fondation d’un nouvel empire euro-méditerranéen… mais ce rationalisme analytique et descriptif ne fait qu’accroître un sentiment de décalage extrême.

Chez Houellebecq, en effet, les tendances décelées dans notre réalité sont grossies et exagérées de manière terrifiante et grotesque (le rire, d’après Bergson, procède du mécanique, c’est-à-dire de la mort qui grimace à travers la vie). Pire, il est répété sans cesse que tout cela est normal, logique, habituel, alors qu’il est tout aussi évident que ça ne l’est pas, que ça ne devrait pas l’être. A certains moments, on se croirait presque dans une pièce de Ionesco, envahie de figures spectrales d’éditorialistes, de hauts fonctionnaires ou de politiciens ventriloques, où seules ont cours les langues vidées et énuclées des médias. Le monde de Houellebecq n’est pas le monde réel, mais un monde d’images fantasmatiques figées, prisonnier d’une langue elle-même épuisée. Avant d’être un analyste ou un miroir de notre temps, Houellebecq est bel et bien un auteur fantastique doublé d’un pataphysicien, dont la veine est de plus en plus comique, et dont les livres peuvent être lus comme des sketchs.

Par cette écriture, ainsi, Houellebecq s’est bien plutôt affirmé comme un analyste du grignotage incessant et insidieux de la novlangue, de la façon dont elle s’instille dans nos bouches, nos pensées avant de les convertir, à l’image de l’anome du Grande Jonction de Dantec, avatar satanique s’il en est, en une émission mécanique et grésillante de bits. Cette tendance, rien ne prouve cependant qu’il l’aie combattue, car, de ses divers avatars, se dessine bien plutôt l’image d’un homme déprimé de ne pas réussir à se laisser devenir rhinocéros, qui se désole des infirmités individuelles qui l’empêchent de se laisser aller au flux, qui voudrait désespérément en être. Loin d’être un révolté, le personnage houellebecquien souhaite se remettre et se déposer et ne se détache jamais de la quête d’une loi extérieure. Il veut participer à l’ordre des choses, et d’abord à la langue qui exprime cet ordre (ainsi, la mécanique quantique des Particules Elémentaires laissait elle-même entrevoir la possibilité d’une nouvelle ontologie dont les entités séparées ne soient plus la base, donc, d’une autre loi du monde). Soumission, sur ce point, ne diffère pas du reste de l’œuvre houellebecquienne, sinon qu’à l’ordre libéral est substitué l’Islam, un cadre finalement bien plus propice à ceux qui ne sont pas des athlètes du divin marché.

Et en effet, le Leviathan économique des précédents romans semble ici bien affaibli. Le modèle occidental, pour la première fois, n’est plus considéré comme un processus dévastateur et inéluctable, mais comme un épiphénomène éphémère, épuisé, en phase de dissolution. Sur ce point d’ailleurs, il nous faut presque désavouer ce que nous avons écrit plus haut, car le style spécifique de Soumission, moins complaisant avec la langue télévisuelle et ses clichés, semble lui-même se dégager de l’inféodation publicitaire et de sa platitude choisie. Caractéristique de ce tournant, des personnages qui sont bien moins que d’habitude, des exemplaires et des prototypes, et qui s’avèrent même parfois charismatiques – sans cesser bien sûr d’être odieux, médiocres et ridicules, mais à la façon bien plus classique des arrivistes et salauds des romans du XIXe. Les personnages de Soumission sont encore des marionnettes (même si nettement mieux habillées) car l’échec par atrophie de la social-démocratie libérale et de son modèle (dont les précédents romans ont ad nauseam remué l’agonie), péripétie ultime de l’époque métaphysique), ne marque pas, loin s’en faut, de régénération spirituelle, ni d’ailleurs d’une réévaluation autre que monétaire de la « valeur esprit » : la transcendance n’est qu’un vecteur de force et un avantage adaptatif.

En effet, après tout, l’Islam offre simplement à François et à ses semblables une réalité plus habitable, dans laquelle leur type particulier sera plus estimé et plus valorisé. Pourquoi dès lors ne se convertiraient-ils pas dans un monde qui, de toute façon, ne leur promet rien ? Qui plus est, l’appel à la louange des mystères de la création ne peut être qu’attirante pour l’esthète et le contemplatif ! Et puis la restauration du patriarcat sera bénéfique aux anciens perdants de la compétition libérale, d’autant qu’il leur sera permis, grâce à la revalorisation des fonctions universitaires dans la Sorbonne islamisée, de passer du statut de petits fonctionnaires, peu compétitif sur le marché sexuel, à celui de notables estimés, intimes occasionnels de princes et de ministres, nouvelles variétés inespérées de mâles dominants selon la formule du président de la Sorbonne Rediger.

Que ce trajet, enfin, présente l’itinéraire type de l’intellectuel prêt à capituler devant n’importe quel nouveau pouvoir, comme le pense Jacques Julliard, reste ambigu. Peut-être faut-il plus simplement parler d’individu et de biotope. La conversion sera-t-elle seulement celle d’un être fatigué et abîmé, qui ne cherchera dans l’Islam ni ferveur ni révélation, mais la possibilité d’oublier la difficulté, la douleur et la honte d’être un moi séparé – l’abdication enfin consentie ? Ou bien s’accommodera-t-il si bien de ce nouveau cadre qu’il saisira effectivement sa seconde chance, qu’il deviendra aussi un bon musulman, un citoyen actif du nouvel état islamique français, et peut-être même, ce que Huysmans n’avait pas pu, lui obtenir du catholicisme, un père et un époux heureux ?

Florian Forestier. 

[Interview] Anne-Sophie Luyton, jeune commissaire de l’exposition « J’ai pris une pierre pour voir le monde »
« Les Arpenteurs » de Kim Zupan, un chef-d’oeuvre de la littérature américaine.
La Rédaction

One thought on “Portrait de Houellebecq en pataphysicien”

Commentaire(s)

  • Dan Bilzerbecq

    ça m’inspire un poème

    janvier 30, 2015 at 2 h 51 min

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