Fictions

« Philida » d’André Brink, voyage au cœur des heures sombres de l’Afrique du Sud

« Philida » d’André Brink, voyage au cœur des heures sombres de l’Afrique du Sud

23 septembre 2014 | PAR Audrey Chaix

En 1832 en Afrique du Sud, la jeune esclave Philida se rebelle contre l’autorité de ses maîtres en allant porter plainte : le jeune François, fils du maître et père des enfants de Philida, lui avait promis la liberté. Or, il s’apprête à se marier avec une femme fortunée qui pourrait sauver le domaine familial et se débarrasse ainsi de la jeune esclave, qui doit être vendue pour être éloignée de la famille. Avec cet épisode commence le long voyage de Philida vers l’éducation et la liberté, qui sera proclamée en Afrique du Sud quelques mois plus tard. 

[rating=3]

philidaDans Philida, André Brink revisite l’histoire familiale pour en faire le point de départ de son roman : le frère de l’un de ses ascendants directs possédait, au 19e siècle, une esclave nommée Philida qui fut vendue aux enchères parce qu’elle avait eu un enfant avec le fils de la famille. A partie de cet épisode, Brink bâtit une histoire qui commence quelques mois avant l’émancipation des esclaves sud africains par les Anglais, en 1833. Propriété d’une famille d’Afrikaners, Philida est à la fois une jeune femme à la merci des hommes, qui sont prêts à la battre et à la violer dès que leurs désirs le leur dictent, et la représentation d’une figure de femme aspirant à une liberté tout autant physique que spirituelle.

Vendue avec ses deux enfants à un maître du nord du pays, Philida commence ainsi à s’émanciper sous la tutelle d’un vieil esclave qui lui apprend à lire, à écrire et aussi qu’Allah est le dieu des Noirs, face au Seigneur des Blancs. Avec des accents poétiques empreints de lyrisme, Philida se fait entendre malgré sa condition de femme noire, prête à défendre son intégrité tout autant que celle de ses enfants. Le choix de Brink de donner la parole à la jeune femme, dans une langue mêlée de fautes de syntaxe et de grammaire, peut rendre les premières pages du roman rébarbatifs, d’autant plus que des mots d’afrikaans émaillent le texte, ce qui interrompt régulièrement la lecture pour aller vérifier le sens du vocable dans le glossaire à la fin du livre. Une belle récompense attend cependant les lecteurs persévérants : Philida est en effet un beau portrait de femme ainsi qu’un vibrant plaidoyer pour la liberté des individus.

Dans une langue admirablement traduite par Bernard Turle, Brink refuse cependant tout manichéisme et donne aussi la parole aux Brink, menacés par la liberté d’esprit de Philida, contre laquelle ils ne peuvent rien, quels que soient les coups qu’ils peuvent lui infliger. Malgré tout, même si chacun a la parole dans ce roman, c’est bien à Philida qu’est donné le dernier mot – magnifique affirmation de son identité et de sa présence au monde.

Philida, d’André Brink. Editions Actes Sud. Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Bernard Turle. Paru le 10 septembre 2014. 384 p. Prix : 23 €.

mesbifurcations

Parallèlement à la sortie de Philida, les éditions Actes Sud font paraître, dans leur collection de poche Babel, les Mémoires d’André Brink, Mes Bifurcations. Somme de quelques 600 pages, ces mémoires se lisent comme un roman, celui de la vie bien remplie d’un des plus grands auteurs sud africains du 20e siècle, et, surtout, celui d’un pays déchiré par son histoire, et qui tente tant bien que mal de la dépasser pour se construire.

Sans indulgence mais avec une grande tendresse pour ceux qui l’ont accompagné, André Brink y fait le récit de son évolution intellectuelle, qui a transformé le petit garçon issu d’une famille d’Afrikaners convaincue de la nécessité de séparer les Noirs des Blancs, en homme adulte farouchement opposé à l’apartheid et aux gouvernements successifs qui ont gardé Mandela en prison, terrorisé la population et censuré plusieurs des romans de Brink. Nourri par les réflexions de Brink sur la situation de l’Afrique du Sud, Mes Bifurcations permet de se plonger avec passion dans toutes les contradictions et les beautés de la nation arc-en-ciel. Fascinant.

Mes Bifurcations, d’André Brink. Editions Babel. Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Bernard Turle. Paru le 10 septembre 2014. 615 p. env. Prix : 11,50 €.

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Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

4 thoughts on “« Philida » d’André Brink, voyage au cœur des heures sombres de l’Afrique du Sud”

Commentaire(s)

  • turle bernard

    Le traducteur vous remercie pour le compliment.
    Je sais que la langue de Philida est difficile mais il fallait suivre le parti pris de Brink et n’a-t-il pas raison de donner à Philida une langue éloignée de la langue « standard » de ses oppresseurs – de tous les oppresseurs ? Le lecteur, la lectrice peuvent bien supporter la rocaillosité de la langue : qu’est-ce que le maigre effort qui leur est demandé face aux souffrances de l’esclave ?
    Bernard Turle

    septembre 29, 2014 at 18 h 00 min
  • Audrey Chaix

    Bonjour,
    merci pour votre message.
    Je comprends tout à fait votre choix de traduction – « uniformiser » la langue de Philida, ç’aurait été la trahir, bien sûr.
    J’ai souhaité attirer l’attention de nos lecteurs sur ce point pour bien leur dire qu’il ne fallait pas s’arrêter aux premières pages, qui peuvent apparaître un peu difficiles à franchir, pour aller au bout du roman. Car celui-ci promet de magnifiques récompenses, et il serait vraiment dommage de ne pas aller jusqu’au bout de l’affirmation de Philida en temps qu’individu puisque c’est cela qui, dans les dernières lignes, illumine rétrospectivement le reste du roman.
    Merci en tout cas pour votre fidélité – nous avions déjà échangé à la suite de mon papier sur L’Enfant de l’étranger de Hollinghurst, me semble-t-il !
    Audrey

    octobre 2, 2014 at 16 h 19 min
  • saurin cathy

    pour ma part je n’ai éprouvé aucune difficulté à lire les mots de Philida.
    Bien au contraire, j’étais impressionnée de pouvoir les lire avec autant d’aisance, et y découvrir autant de poésie malgré le style. C’est une prouesse de faire passer tant d’idées et de sensibilité dans un langage si maladroit, et truffés d’erreurs.
    Ce sont personnellement les pages que j’ai préférées dans ce très beau roman.

    octobre 27, 2014 at 10 h 57 min
  • IZABEL

    J’ai tenté de traduire une des pages de Philida d’André Brink en créole réunionnais. Ce fut une très belle expérience. Les subtilités des deux langages ont rendu mon entreprise périlleuse, mais passionnante. J’ai été gratifiée du résultat de ce travail. Mon admiration pour André Brink s’en est trouvée renforcée. J’en profite pour redire ici combien un traducteur peut mettre en lumière le talent d’un écrivain. Merci donc à vous Bernard TURLE

    février 24, 2018 at 13 h 06 min

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