Fictions

Patricia Reznikov : « Nous pouvons tous être un jour des guides les uns pour les autres, pourvu que nous ayons lu des livres »

Patricia Reznikov : « Nous pouvons tous être un jour des guides les uns pour les autres, pourvu que nous ayons lu des livres »

30 août 2013 | PAR Yaël Hirsch

L’auteure de « Juste à la porte du jardin d’Eden » (Mercure de France, 2001) et « La nuit n’éclaire pas tout » (Albin Michel Prix Cases de la Brasserie Lipp 2011) nous offre avec « La transcendante » une plongée dans une Amérique littéraire et existentielle. Entretien passionné sur la force des livres et sur la quête de soi que permet la traversée des Océans.

reznikov la transcendanteComment avez-vous croisé le chemin des Transcendantalistes ? Est-ce en tant que groupe littéraire qu’ils vous ont inspirée ? Ou y a-t-il certains d’entre eux que vous affectionnez plus particulièrement ?
J’ai entendu parler des Transcendantalistes à l’époque, où adolescente, je lisais les grands classiques de la littérature anglo-saxonne et où j’ai découvert « La lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne. Ce dernier n’est pas à proprement parler un Transcendantaliste, ou en tous cas ne s’est pas revendiqué comme tel, mais il a évolué aux côtés de ce mouvement et Emerson et Thoreau, écrivains philosophes, véritables fondateurs du mouvement, étaient des amis très proches qui ont joué un rôle important dans sa vie. Il a également fréquenté d’autres écrivains transcendantalistes comme Margaret Fuller, la famille Alcott, Harriet Beecher Stowe, ou Herman Melville qui gravitait comme lui autour de ce cercle. Aux États-Unis, ces écrivains sont étudiés à l’école et constituent les classiques de la littérature américaine. C’est une extraordinaire galaxie de talents à un moment donné, au milieu du XIXe siècle, et dans un tout petit périmètre, autour de Boston, en Nouvelle Angleterre. Ce sont les fondateurs de la pensée américaine moderne. Ils s’expriment pour une spiritualité différente, pour davantage de fraternité, pour l’éducation, contre l’esclavage, pour un rapprochement avec la nature, ils sont féministes, romantiques, végétariens, utopistes et vont jusqu’à créer des communautés ! Ils vont beaucoup inspirer la Beat Generation, les hippies, Gandhi et Martin Luther King, un siècle plus tard !
Pour ma part, je les avais déjà évoqués dans un précédent roman, « Juste à la porte du jardin d’Eden », paru au Mercure de France en 2001. En plus de l’admiration que j’éprouve pour son œuvre, j’ai une tendresse toute particulière pour Hawthorne, sa personnalité très attachante, pour le couple moderne et aimant qu’il formait avec sa femme Sophia, pour la vision elle aussi assez moderne qu’il avait de l’éducation de ses enfants, l’amour qu’il leur portait, curieux de leurs jeux, de leurs mots. C’est sa première fille Una, qui sera le modèle pour l’extraordinaire personnage de Pearl, petite créature née du péché, la fille étrange, solitaire et pleine de grâce d’Hester dans « La lettre écarlate ».

Le travail de traduction que vous avez entrepris pour « La Transcendante » a-t-il inspiré votre écriture personnelle ?

Le fait de traduire certains passages du texte m’en a encore plus rapprochée et m’a permis une intimité nouvelle avec le roman. J’ai eu le sentiment d’approcher davantage encore son mystère, sa puissance, sa beauté. Cela m’a inspiré des sentiments, des impressions, des éblouissements, que j’ai pu attribuer à mon héroïne, Pauline, pour qui « La lettre écarlate » est un livre de vie.

En quoi la lecture de Nathaniel Hawthorne accompagne-t-elle l’héroïne de « La Transcendante » ?

Pauline a vécu un traumatisme, elle a côtoyé la mort, sa vie est littéralement partie en fumée, laissant en elle des blessures physiques et psychiques irréparables. Il lui faut recommencer à vivre, réinventer sa vie. Mais comment ? Ce livre rescapé du désastre lui apparaît comme une piste possible. Un roman, comme toutes les œuvres de création, est un lieu de rencontre entre l’écrivain et ses lecteurs, un endroit qui nous propose des clefs de lecture du monde, où nous pouvons confronter nos expériences existentielles. Un roman est un miroir dans lequel nous pouvons nous reconnaître et nous (re)construire. La lettre écarlate nous parle de la haine d’une communauté bien pensante pour un de ses membres, Hester, de la souffrance, de la solitude de cette dernière qui est marquée d’un signe d’infamie et mise au ban. Mais l’œuvre nous parle aussi de la rédemption et de la grâce, de la possibilité de surmonter les épreuves et de se recréer soi-même. Je crois que Pauline a le sentiment d’être, comme Hester, marquée elle aussi par la tragédie et le destin, d’être séparée, par la douleur, du reste du monde. Comme Hester, il lui faut réapprendre à vivre autrement, sans les autres, mais à leurs côtés.

Le voyage est spirituel mais aussi physique, il y a un déplacement vers le Nouveau Monde. En quoi est-ce important pour que Pauline puisse se retrouver ?

Vous l’avez très bien dit, elle va vers le Nouveau Monde ! Son Nouveau Monde ! C’est aussi le lieu de certaines de ses racines, puisqu’il est dit, vers le début du roman, que sa grand-mère est américaine. Il faut parfois recontacter ses racines pour se réinventer. C’est donc une de ces sortes de paradoxes dont nos vies sont très riches ! C’est important pour elle de changer de continent, de traverser un océan et de réapprendre à vivre, comme un enfant apprend à lire, par le B A/Ba, avec Georgia comme professeur de vie qui lui tient la main et lui explique Boston et les transcendantalistes.

À quoi est lié Boston et la côte est dans votre imaginaire ? Et Salem ?

La Nouvelle Angleterre est tout d’abord liée à des souvenirs puisque j’y suis allée enfant et que j’y ai de vieux amis. La région est le berceau historique de l’Amérique, les traces de l’histoire sont partout. Boston et sa région sont pour moi un havre de paix et de civilisation. Leur douceur de vivre, leur forte identité universitaire et intellectuelle, la beauté du quartier de Beacon Hill ou de villes comme Concord et Salem, aux vieilles maisons en shingles dans des camaïeux de gris, de bleus, de rouges foncés, tout ce charme offrent l’image d’une Amérique inspirée, raffinée, heureuse que beaucoup d’Européens sont loin d’imaginer. Loin du mythe de l’Ouest et des grandes immensités, c’est une Amérique européenne avec quelque chose en plus, une Amérique idéale.

Quelle différence y a-t-il eu dans l’écriture d’un roman qui fait le tour de la vieille Europe comme « La Nuit n’éclaire pas tout » et un roman « américain » comme « La Transcendante » ?

Ce n’est pas mon premier roman « américain ». Il y en a eu deux autres avant. Mais J’imagine toujours les pays, ceux d’Europe ou l’Amérique, comme des lieux d’échange, qui s’interpénètrent. L’Europe de « La nuit n’éclaire pas tout » était une Europe vivante, convulsive, envahie, enrichie d’immigrés, des Américains de la Lost Generation aux poètes russes exilés venus des confins de notre Europe. Ici, l’Amérique que j’évoque sur trois époques est encore très européenne. C’est celle d’Hester Prynne, l’héroïne de Hawthorne, qu’il fait évoluer dans les années 1640-1650, dans un Boston des commencements, encore très fruste, où les maisons sont en bois et les rues boueuses, une génération à peine après l’arrivée des pèlerins du Mayflower. Ses habitants sont des Anglais fondateurs d’une colonie anglaise et encore très conditionnés par leur pratique religieuse presque fanatique, qui les a poussés à traverser l’Océan et tenter cette aventure. Mais ce sont aussi déjà, dans ce nouveau monde, des Américains ! Puis il y a l’Amérique de Hawthorne, du milieu du XIXe siècle, si européenne elle aussi encore, mais déjà indépendante depuis 1783, une immense nation en devenir avec ses problèmes spécifiques, tels que l’esclavage ou la guerre de Sécession. Et il y a l’Amérique d’aujourd’hui qui s’est fabriquée grâce au génie de ses millions d’immigrés, et parmi eux mes arrière-grands-parents venus de Russie. Tout cela pour dire qu’écrire sur L’Europe ou l’Amérique, participe pour moi d’une seule et même énergie créative à l’intérieur de mon paysage intime qui s’étend de part et d’autre de l’Atlantique !

Ce changement de contexte a-t-il étonné vos lecteurs ?

Je ne crois pas que mes lecteurs en seront étonnés. J’ai déjà écrit des romans où mes personnages pratiquent un va et vient entre les deux continents. De plus, je crois que ceux qui aiment mes livres comprennent cette logique culturelle, géographique et intime qui est la mienne, cette vision nécessairement cosmopolite, dans lesquelles mes personnages déracinés, bancals, décalés mais riches d’une histoire à l’échelle des grands évênements -souvent les grandes tragédies qui ont marqué le XXe siècle- passent le plus clair de leur temps à parcourir le monde à la recherche de leur identité !

Comment avez-vous fait le pont entre les deux continents à travers le roman ?

Ce sont mes personnages qui le construisent ce pont, avec leur histoire personnelle, leurs blessures et leur amour de la littérature.

Diriez-vous que « La Transcendante » est construit comme un thriller ?

Oui, d’une certaine manière. J’aime que le récit obéisse à une nécessaire dramatisation, qu’il prenne le lecteur par la main pour l’emmener, petit à petit, vers un dénouement, en créant au fur et à mesure des énigmes qui exigent d’être résolues. Ces interrogations sont aussi le prétexte de découvertes. Cette cadence un peu en suspens correspond aussi à mon rythme de travail, puisque je me laisse porter par une mystérieuse dynamique du récit venue d’on ne sait où, et crée les énigmes et les résous chapitre après chapitre, sans avoir rien décidé d’avance.

Qui est Georgia ?

Georgia est le professeur et l’amie qu’on aimerait tous avoir ! C’est aussi la conscience du XXème siècle, le devoir de mémoire. Elle est la force de l’expérience et la force de vie réunies qui permettent d’avancer malgré les épreuves. Elle est aussi la fantaisie. Elle m’a certainement été inspirée par des vieilles dames que j’ai côtoyées dans mon enfance, des vieilles Américaines, Anglaises, des vieilles Juives viennoises, russes qui avaient vécu des vies extraordinaires, chaotiques, riches, qui se confondaient avec le siècle et qui étaient capables de les raconter en plusieurs langues avec des accents délicieux !

Faut-il être comme le personnage d’Héloïse ou vieux comme Georgia pour être un guide de vie chevronné ? Les hommes et les femmes au milieu de leur vie ont-ils aussi des vérités à transmettre ? Est-ce vraiment une question d’âge ? Ou de rencontre ?

Il me semble que vous répondez vous-même à la question ! Il est évident que l’expérience, le vécu permettent à certains d’entre nous d’être des « guides de vie ». Mais nous connaissons tous des gens jeunes qui sont de vieilles âmes ! Je crois que le processus de vie lui-même nous pousse à chercher en nous ou chez d’autres, dans nos expériences ou nos lectures quelque chose qui puisse nous accompagner, nous guider. La littérature en est certainement une source importante. Elle nous fournit bien des compagnons, bien des guides. Toutes les œuvres d’art remplissent ce rôle. Quant à Héloïse (l’héroïne de « La nuit n’éclaire pas tout« , ndlr), elle guide Benjamin Himmelsbar, le vieil écrivain désabusé, malgré elle. Sa générosité, son bon sens, sa fantaisie et son désir de se comprendre elle-même sont un moteur puissant. Mais elle a aussi besoin de lui pour s’accomplir et le métamorphose en guide à son tour, à son insu. Nous pouvons tous être un jour des guides les uns pour les autres, pourvu que nous ayons lu des livres !

Par quelle alchimie littéraire deux passés graves mais de lourdeurs différentes peuvent-ils se toucher l’un l’autre ? Le mouvement doit-il être explicite ou peut-il rester inconscient ?

Il m’a toujours semblé, comme Pauline l’explique à Blake, que les enjeux humains ont de tous temps été les mêmes. De tous temps l’homme a vécu, cherché des réponses aux mystères existentiels, souffert, aimé, espéré. La solitude, la douleur sont des constantes qui sont constitutives de nos vies. De là le besoin irrépressible de transcender la souffrance par l’art, la musique, la peinture, la littérature. Qu’elle soit intime, personnelle ou de nature plus collective, la souffrance est identique, elle procède de la même logique. Dans « La lettre écarlate », Hester souffre d’être niée dans ce qu’elle a de plus vrai et de plus beau, son amour, et d’être rejetée par son groupe social. Pauline, elle, souffre que le destin lui ait refusé la paix et la sérénité qu’il donne à d’autres et qu’il ait fait de sa vie une catastrophe injuste qui lui donne le sentiment d’être « marquée » et bannie. Quant à Georgia, sans révéler son secret, elle est aussi animée d’un sentiment d’abominable injustice que rien ne peut réparer et se sent condamnée, tout comme Hester et Pauline, à porter sur elle la preuve de ce qui a eu lieu. La marque de la souffrance. C’est aussi pour cela que je rapproche ces expériences du port de l’étoile jaune pour les Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Mais curieusement, le processus alchimique dont vous parlez a longtemps été en partie inconscient chez moi pendant l’écriture du livre. Ce n’est qu’une fois le texte écrit que la logique qui sous-tendait ces différents destins m’est clairement apparue. Il faut croire que l’inconscient est un bon guide…

visuels : couverture du livre & portrait de Patricia Reznikov (© DAVID IGNASZEWSKI)

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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