Fictions
L’Enfant de l’étranger de Alan Hollinghurst, chez Albin Michel

L’Enfant de l’étranger de Alan Hollinghurst, chez Albin Michel

29 octobre 2013 | PAR Audrey Chaix

Paru en 2011 outre-Manche, L’Enfant de l’Etranger, de Alan Hollinghurst, fait partie des nouveautés de la rentrée littéraire française en cet automne 2013. Salué par la critique britannique, le roman fleuve de Hollinghurst se devait de passer l’épreuve de la traduction pour s’affirmer comme l’une des œuvres de fiction étrangère de la rentrée. Pour réussir cette épreuve de force, Albin Michel a confié la traduction à Bernard Turle, qui a notamment traduit Peter Ackroyd, T.C. Boyle ou encore Andre Brink. On était déjà relativement rassurés…

Raconter l’intrigue de L’Enfant de l’Etranger n’est pas chose aisée : le roman est entièrement composé comme une symphonie, avec une trame principale qui irrigue l’ensemble du texte, chaque chapitre correspondant à une nouvelle époque comme autant de variations autour d’un thème qui serait l’événement séminal sur lequel ouvre l’œuvre. On est en 1913, un an avant le début de la Première guerre mondiale. Le jeune George Sawle, étudiant à Cambridge, a invité chez lui, pour le week-end, son camarade de promotion Cecil Valance, avec lequel il vit des rapports encore interdits à cette époque. Entre les deux s’immisce sans vraiment s’en rendre compte la jeune sœur de George, Daphné, à qui Cecil fait également la cour, et pour qui il écrit un poème voué à devenir un classique de la littérature anglaise. Et d’ailleurs, ce poème, est-ce à Daphné ou à George qu’il le dédie ? Le reste du roman est construit sur cette ambiguïté intrinsèque à Cecil, cette ambivalence que chacun tentera de résoudre, avec de plus en plus de difficulté puisque Cecil tombe au champ de bataille en France, et que les faits deviennent des souvenirs de plus en plus ressassés, de plus en plus déformés.

Différentes périodes succèdent donc à ce premier chapitre fondateur : dans les années 1920, alors que Daphné est mariée à Dudley, le frère de Cecil. Puis dans les années 1950, avec l’apparition d’un nouveau personnage, Paul Bryant, qui, après une soirée chez les Valance, s’institue biographe de Cecil. Les années 1970 voient la quête de Paul pour glaner des renseignements sur Cecil et tenter de dévoiler sa vraie nature – lui-même homosexuel, attiré par un jeune professeur qui enseigne à Corley Court, l’ancienne demeure des Valance devenue pensionnat – il cherche à prouver les penchants de Cecil pour d’autres hommes. Le roman s’achève en 2008, traversant ainsi un siècle en Angleterre, des derniers feux d’une époque victorienne coincée et collet-monté à la libération sexuelle du début du 21e siècle.

Ambitieux, ce roman l’est certainement, qui explore les thèmes de la sexualité, de l’écriture et de la biographie, de la transmission, du poids d’un héritage familial… mais Hollinghurst a largement les moyens de soutenir une telle fresque. Dense, musicale et extrêmement travaillée, son écriture est d’une précision qui donne tout de suite relief et profondeur aux personnages qui traversent son œuvre. En quelques mots, il donne chair à chacun des protagonistes, et plus remarquablement à Paul Bryant, le jeune biographe embarrassé et maladroit, qui n’assume pas d’être ce qu’il est, et à Daphné Sawle, la jeune sœur séduite par Cecil Valance et qui ne sera jamais satisfaite par les hommes successifs dont elle tombe amoureuse. Tout en subtilités, en retenue, L’Enfant de l’Etranger est de ces romans dans lesquels on aime se plonger comme en apnée, pour prendre le temps de savourer la maîtrise narrative autant que stylistique.

D’autant plus que la version française rend véritablement justice à l’écriture de Hollinghurst : la lecture des deux versions procure au lecteur cette sensation de lire une œuvre dense, par la richesse de sa narration, maîtrisée du premier au dernier mot par le romancier, aussi bien que par le soin apporté à l’écriture. En lice pour les prix Medicis (catégorie « romans étrangers »), Femina étranger et du Meilleur Livre Etranger (catégorie « romans », dernière sélection), ce roman, qui redonne au genre ses plus belles lettres de noblesse, mérite que l’on s’y arrête.

 

« L’enfant au grelot » au théâtre des Nouveautés
Bye bye Dexter !
Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

2 thoughts on “L’Enfant de l’étranger de Alan Hollinghurst, chez Albin Michel”

Commentaire(s)

  • turle bernard

    Merci, Audrey Chaix, pour cette recension ; votre premier paragraphe pourrait être repris par les futurs exégètes de Hollinghurst : c’est une présentation très resserrée, infiniment juste, et belle d’un roman dont la trame est, comme vous le dites, difficilement racontable. Et votre dernière phrase dit tout. Cordialement, Bernard Turle

    octobre 30, 2013 at 9 h 30 min
  • Audrey Chaix
    Audrey Chaix

    Merci à vous, M. Turle, pour ce commentaire bienveillant.
    Je profite de cet échange pour vous remercier plus personnellement de cette belle traduction, qui rend justice au texte original, aussi beau que difficile.

    novembre 4, 2013 at 12 h 53 min

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