Fictions
« Le Voyage dans le passé » de Stefan Zweig ou les impossibles retrouvailles amoureuses

« Le Voyage dans le passé » de Stefan Zweig ou les impossibles retrouvailles amoureuses

20 avril 2014 | PAR La Rédaction

En 2008 avait paru chez Grasset pour la première fois en français une nouvelle de Stefan Zweig longtemps restée inconnue. L’éditeur réimprime ce jour ce beau texte, maintenant adapté au cinéma par Patrice Leconte sous le titre Une promesse.

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afficheLe Voyage dans le passé évoque les retrouvailles d’un homme et d’une femme, jadis fous d’amour et de désir l’un pour l’autre, séparés neuf ans durant par la vie, par un océan, par la guerre. Du style singulier de Stefan Zweig, l’on retrouve le goût du détail signifiant, l’extrême sensibilité et la grande finesse psychologique. Louis a quelque chose du personnage balzacien : jeune homme ambitieux et fier, conscient de sa basse extraction, désirant en la femme de son bienfaiteur, maternelle et réservée, l’inaccessible même.

En écrivant ce court texte d’une intensité poignante, Stefan Zweig semble vouloir répondre à ces questionnements qui nous touchent tous : l’amour peut-il durer ? L’amour persiste-t-il dans l’absence de l’autre ? L’amour n’est-il pas enfin empreint de lui-même davantage que de son objet ? Question toute lacanienne – et l’on connaît les affinités de S. Zweig avec les pères de la psychanalyse.

Questions cruciales, car les retrouvailles des deux êtres n’en sont pas réellement, ou, du moins se réalisent-elles moins entre l’homme et la femme qu’en chaque individu même, dans l’introspection nostalgique. C’est là sans doute – dans cette conception vingtiémiste des relations amoureuses – que l’œuvre se garde de tomber dans le sentimentalisme qui aurait pu s’associer à son thème. Le texte se compose en anamnèse : il repose davantage sur les souvenirs évoqués du passé de leur histoire que sur le présent de la rencontre. Ensemble, les amants de Zweig sont donc seuls, tournés vers leurs rêves et anticipant avec angoisse le retour fracassant de la réalité :

« Il regardait, comme en exil, ce jeu étrange, la fuite suivie d’une étreinte sitôt défaite de ces silhouettes sans âme, de ces corps ombreux, qui n’étaient pourtant que le reflet des leurs, il regardait avec une curiosité maladive se dérober et se rejoindre ces figures inconsistantes, et il en oubliait presque celle qui était bien vivante à côté de lui, au profit de son image noire, glissante et fuyante. » (p. 98-99)

Les héros de Zweig sont semblables aux « Deux spectres » du « Colloque sentimental » de Verlaine, cités par Louis à la fin de l’ouvrage : ils errent, pris dans le passé, incapables de créer du lien entre le jadis et le maintenant, entre leurs deux corps, leurs deux âmes. Ils sont des victimes du temps et de la guerre, des promesses non tenues. Ils vivent dans l’impossibilité de se retrouver, alors même qu’ils sont ensemble, et doivent faire seuls le deuil d’un amour consommé avant d’avoir pu s’accomplir.

Stephan Zweig, Le Voyage dans le passé, traduit de l’allemand par Baptiste Touverey, traduction suivie du texte original allemand, Grasset, 11€.

visuel : couverture du livre

Justine Granjard

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