Electro
[Live report] Sohn au Nouveau Casino

[Live report] Sohn au Nouveau Casino

20 avril 2014 | PAR Bastien Stisi

Déjà aperçu il y a quelques mois à la Boule Noire dans le cadre du festival des Inrocks, le Londonien Sohn, toujours bien vivant malgré le caractère post-mortuaire de son univers musical, présentait hier soir au public nombreux du Nouveau Casino son premier album studio, paru récemment chez 4AD (Bon Iver, Grimes, Daughter, Twin Shadows…)

Descendu aux Enfers il y a bien longtemps pour venir y chercher Eurydice, sa douce promise qui a eu la bien mauvaise idée de se faire mordre par une vilaine vipère, Orphée en est effectivement revenu les bras vides et le moral saccagé, abandonné par l’espoir de retrouver un jour la volonté d’afficher aux yeux (et aux oreilles) du monde son bonheur de vivre le plus éclatant…

Hier soir, il était de passage dans le XIe arrondissement parisien, régénéré sous les traits sans joie de Sohn, créateur d’un post-dubstep cafardeux biberonné par les mêmes névroses que James Blake, Deptford Goth ou William Arcane, et porté par une voix qui ne cessera de venir titiller les extrémités des lustres cristallins et très hauts perchés du Nouveau Casino.

Accompagné par deux musiciens marginalisés aux extrémités de la scène, Sohn dialogue avec sa propre voix, samplée et éjectée de plusieurs orifices numériques, tout comme dialoguent ces tubes lumineux (tantôt blancs, tantôt verts, tantôt rouges sanguinolents) disposés tout autour de la scène et qui donnent à la représentation les allures d’une grande messe (ou d’un requiem ?) teintée d’électro acoustique et de post-dubstep synthétique. Le Nouveau Casino, déjà, s’est muté en cathédrale silencieuse et attentive, accroché à la voix d’un être tout de tout noir vêtu et capuchonné comme s’il était le seigneur des ténèbres habitées sans doute par des esprits égarés et pas forcément très guillerets. C’est pas la joie, mais paradoxalement, c’est le bonheur.

Débuté comme sur Tremors avec l’interprétation de « Tempest », venu décrocher dès les premières émanations vocales quelques étoiles (noires) pourtant difficiles d’accès, la performance de Sohn (dont il faudra bien prononcer le nom pour ne pas l’appeler « Sun »…) engage les frissons dans le corps tout autant que dans le cerveau, à l’image du sublime et méchamment traumatique « Bloodflows », qui serrera méchamment les estomacs des esprits les plus fragiles. « My love, my love, my love don’ love me » : on se rappelle les amours saccagés, on chiale de l’intérieur, on fragilise le mental avec les vrombissements oppressants balancés par « Fool », on desserrera quelque peu l’étreinte avec l’intervalle pop, voir R&B, proposé par les envolées de « Artifice ».

Au cœur d’une séquence plus clubbeuse, à la fois deep, synthétique et acid (« Lights », « Lessons »), Sohn enlèvera même sa capuche qui le camouflait jusqu’alors (mais pas le bonnet), et permettra au public d’engager une danse, froide et concise, à la gloire des névroses et des cicatrices redevenues rougies à force d’avoir été grattées avec un zèle trop prononcé.

Tout plein de « merci » de la part de l’artiste, quelques petits sourires, quand même, affichés sur le visage, interprétation du terminal « The Wheel » et de son post-gospel hocheur de têtes, et ovation magistrale pour venir saluer la performance superbe de cet être de l’ailleurs et de son électro cathartique, dont on souhaitera, en repartant sur la rue d’Oberkampf et de manière parfaitement égoïste, que le cœur écorché continue encore suffisamment à saigner pour nous offrir bientôt ses nouvelles conclusions…

Visuels © Robert Gil

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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