Fictions
La France goy, de Christophe Donner : aux origines de la passion antisémite

La France goy, de Christophe Donner : aux origines de la passion antisémite

01 septembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Plongeant dans l’histoire de sa famille et livrant une somme romanesque sur cette « France goy » qui de Drumont à Maurras a érigé les juifs en ennemis publics numéros 1, Christophe Donner livre une somme qui est aussi un miroir de nos angoisses actuelles sur la fracture de la société et les affres ouvertes par la liberté d’expression. Un livre important publié chez Grasset en cette rentrée littéraire 2021.

Trente ans d’antisémitisme sous la Troisième République

Auteur reconnu de contes pour enfants, journaliste, spécialiste de courses hippiques et prix de Flore pour L’Empire de la Morale (2001) Christophe Donner se plonge en cette rentrée littéraire dans la vie politique qui entoure son arrière-grand-père, Henri Gosset, guérisseur, psychologue à succès et antisémite convaincu proche de Léon Daudet, le fils d’Alphonse, et Edgar Bérillon. Ce faisant, il éclaire et documente trente ans de « passions françaises », commençant par suivre le parcours d’Edouard Drumont, l’auteur du célèbre pamphlet La France juive (Flammarion, 1886, 1200 pages, 62 000 exemplaires vendus de la première édition), avant de suivre les affres du « procès Zola » où Theodor Herzl apparaît, et de montrer comment Henri Vaugeois, Maurice Pujo et Charles Maurras font sécession en créant l’Action Française (en 1898). Le livre s’arrête avec l’aïeul truculent aux trois mariages, nous laissant un peu sur notre faim au début du XXe siècle mais laissant une page ouverte pour une suite…

Une passion française éclairée par le roman

A suivre les grandes figures de l’antisémitisme comme des personnages, non sans ironie et bons mots, on en apprend beaucoup sur l’émergence d’une « France goy » passionnée par la haine des juifs. C’est Drumont que l’on apprend le mieux à connaître, sans qu’il soit jamais aimable ou sympathique : proche et admirateur d’Alphonse Daudet chez qui il a su séduire les frères Goncourt mais pas Emile Zola, on réalise qu’il s’est révélé un mauvais romancier, et plus tard, piètre député, mais brillant polémiste capable de donner un souffle nouveau à l’antisémitisme en syncrétisant et marketant le racisme, la psychologisation, la peur et le ressentiment. Avec la loi sur la liberté d’expression de 1901, il fonde le journal La libre parole qui révèle et/ou crée deux des plus grands scandales de la Troisième République : celle de Panama et l’Affaire Dreyfus. Ainsi, à travers cet anti-héros, c’est toute une série de peurs, de désirs de réussite personnelle tout à fait transposables à aujourd’hui que Christophe Donner propose. Loin d’attiser les haines ou de promulguer facilement un jugement, La France goy nous amène à regarder vers aujourd’hui pour tenter de comprendre comment fonctionne la chambre d’échos de l’espace public et comment les peurs et les amalgames peuvent y prendre une place démesurée. Mais aussi comment la raison ou l’idéal peuvent leur donner la réplique. Une somme littéraire et historique importante.

Christophe Donner, La France Goy, Grasset,512 p., 24 euros. Sortie le 1er septembre.
Visuel : couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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