Fictions
« La Cheffe, roman d’une cuisinière » : une nouvelle femme puissante par Marie NDiaye

« La Cheffe, roman d’une cuisinière » : une nouvelle femme puissante par Marie NDiaye

13 novembre 2016 | PAR Julien Coquet

Marie NDiaye dresse le portrait d’une femme qui a consacré sa vie à la cuisine. Roman féministe, livre sur la création, l’auteur de La divine propose un livre à la langue très travaillée.

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On ne saura jamais à qui est adressé le roman. C’est comme si le narrateur s’adressait à un interviewer qui lui poserait des questions sur une femme qu’il a bien connu, la Cheffe, mais qu’il ne connaissait pas pour autant parfaitement. Le narrateur se reprend, hésite, cherche lui-même à comprendre les faits et gestes de celle qu’il a si longtemps admirée et aimée. Cette approche, pour faire le portrait de la Cheffe, est intéressante. En effet, si la Cheffe avait écrit son autobiographie, tout aurait été clair et limpide puisqu’elle est un personnage de raison et d’analyse. Cependant, c’était allé contre la nature profonde de la Cheffe qui refuse l’introspection. Nous faire connaître ce personnage hors du commun à travers les yeux d’un commis admirateur rend la Cheffe énigmatique et complexe.

Le parcours de la Cheffe, dont on ne connaître le prénom qu’in extremis, est relaté dans l’ordre chronologique, avec toutefois quelques souvenirs du commis qui affleurent, pour mieux expliquer les raisons de la Cheffe. Le parcours débute avec la description de l’enfance d’une Cheffe, à Sainte-Bazeille, parmi une famille pauvre. Le tournant de sa vie se situe lorsqu’elle est envoyée, encore adolescente, chez les Clapeau, à Marmande, et qu’elle regarde, telle une voyeuse, les gestes de la cuisinière. Le soir, elle pense à tout ce qu’elle aurait fait, elle, si on lui en avait laissé l’occasion. Une fois la cuisinière partie, la Cheffe prend la relève et étonne les Clapeau, les surprend, leur fait découvrir ce qu’est la cuisine. De fil en aiguille, la Cheffe ouvrira un grand restaurant à Bordeaux.

Le roman de Marie NDiaye, prix Goncourt en 2009 pour Trois femmes puissantes, aborde aussi le thème de la création. Comment proposer de nouveaux plats ? D’où vient l’inspiration de la Cheffe ? Et le roman d’aborder un des thèmes récurrents de Marie NDiaye : la relation mère-fille. Car la Cheffe, malgré un travail accaparant, a eu une fille. Une fille dont elle s’est peu occupée : elle ne se pardonnera jamais d’avoir délaisser celle-ci et, dans la même continuité, pardonnera tous les excès de sa fille, au grand dam du narrateur.

La Cheffe, roman d’une cuisinière est un grand roman à condition d’accepter la langue de Marie NDiaye. Pour ceux qui se frotteraient pour la première fois à l’écriture de l’auteur, cela aurait de quoi surprendre, et parfois même rebuter (certaines phrases longues). Mais tous ceux qui connaissent le travail de Marie NDiaye ne peuvent que se réjouir de la parution d’un nouvel ouvrage qui confirme le talent d’un des principaux auteurs français.

« La Cheffe préférait cuisiner selon ses propres plans mais elle ne renâclait pas devant les souhaits timidement exprimés des Clapeau, elle aimait leur faire plaisir, qu’ils s’endorment contents tandis que, dans sa petite chambre au-dessus de la leur, elle réfléchissait à son travail, si excitée parfois qu’elle ressortait de son lit, descendait à la cuisine et marchait à travers la grande pièce en se représentant concrètement ce qu’elle allait exécuter le lendemain puis, plus vaguement, tous les jours à venir et toutes les années encore après, il lui paraissait, dans un vertige presque pénible, qu’elle n’aurait jamais assez de toute sa vie pour réaliser la cuisine infiniment variée, énigmatique, fertile qu’elle avait en tête, et il existait tant de produis qu’elle ne connaissait pas encore, et sa pensée abondante concevait des images abstraites et belles de structures accomplies auxquelles elle voulait, elle le sentait, que sa cuisine s’apparente, mais elle ne comprenait pas elle-même ce que cela signifiait, il était trop tôt dans sa vie et dans son expérience pour mettre le doigt dessus, elle y songeait sans cesse, il était trop tôt cependant et elle s’agaçait d’être si jeune, si novice encore, elle craignait sans raison qu’il ne fût éternellement trop tôt. »

Visuel : Couverture du livre

Marie NDiaye, La Cheffe, roman d’une cuisinière, Editions Gallimard, 288 pages, 17,90€

Parution : 3 octobre 2016

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