Fictions
« La Ballade de Rikers Island » : Quand Régis Jauffret rejoint le banc des jurés

« La Ballade de Rikers Island » : Quand Régis Jauffret rejoint le banc des jurés

07 février 2014 | PAR Céline Duverne

En cette rentrée littéraire de janvier, le phénomène Régis Jauffret a encore frappé. Sa spécialité ? S’inspirer d’événements très médiatisés pour en livrer une version subjective et fictionnelle. Deux ans après l’affaire Fritz et quatre ans après l’assassinat du banquier Stern, librement adaptés dans ses romans phares Claustria et Sévère, l’écrivain polémique nous plonge dans les coulisses du scandale du Sofitel… et nous soumet un plaidoyer pour la défense de Nafissatou.

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Jauffret

L’intrigue ? Nul besoin de rappeler des faits que nous connaissons tous. Régis Jauffret ne s’en donne d’ailleurs pas la peine : pariant sur notre bonne connaissance de l’affaire, il renonce à retranscrire l’intégralité d’une saga riche en rebondissements et se cantonne aux éléments qu’il juge dignes d’intérêt. Il concentre son attention sur les prémices de l’affaire : l’acte sexuel, l’arrestation, l’arrivée de l’épouse et la libération sous caution nous sont relatés pèle-mêle, sous la forme d’une série d’esquisses saisissantes. Au récit des faits proprement dits s’ajoute celui de l’enquête préparatoire menée par l’écrivain sur les traces de son héroïne. Ne vous fiez pas au titre : en dépit des apparences, La ballade de Rikers Island mène son lecteur d’est en ouest, du Paris bourgeois à la rutilante New York, en passant par l’authentique culture peule dans laquelle la jeune plaignante a vécu ses jeunes années.

Ce parti pris de la sélection et de la variété a le grand mérite de briser la linéarité d’un récit dont le fin mot nous est déjà connu, mais il n’est pas exempt de lacunes. Après une magistrale plongée dans la conscience torturée d’Anne Sinclair, le romancier referme laconiquement le rideau juste au moment des retrouvailles du couple, laissant dans l’ombre la dégradation de leurs rapports au fil des mois qui suivirent les faits. On eût aimé que le narrateur s’immisce davantage dans cette intimité, qu’il force les serrures pour compenser par la fiction les informations lacunaires glanées par les médias, dont notre curiosité malsaine brûle de se repaître.

Par ailleurs, les pérégrinations africaines introduisent une touche d’exotisme bienvenue dans cette faune urbaine, mais elles se perdent en d’inutiles longueurs et se révèlent décevantes. On eût aimé, une fois de plus, que la fiction compense la relative indigence des informations obtenues sur le compte de l’héroïne. De manière tout à fait paradoxale, Nafissatou s’impose comme la grande absente de ce roman. Après avoir sillonné l’Afrique en quête d’indices, Régis Jauffret ne consacre que quelques brefs chapitres, à la toute fin du roman, au quotidien de la jeune femme et au récit tant attendu – à dessein différé – de l’acte en cause. En fin de compte, la réhabilitation de Nafissatou ne s’effectue qu’indirectement, à travers la mise à mort du bourreau.

Épluché, disséqué, épuisé jusqu’à la lie, celui-ci se trouve propulsé malgré lui sous le feu des projecteurs. Mais au juste, a-t-on la certitude qu’il s’agisse bien de Dominique Strauss-Kahn ? Si son nom n’apparaît nulle part, ni d’ailleurs celui de son épouse, la référence explicite à Nafissatou Diallo et à des éléments avérés de la biographie du politicien achève de corroborer notre intuition. Le portrait, cela va sans dire, n’est guère élogieux, et l’on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur force un peu trop le trait : nous peinons parfois à reconnaître l’éminent économiste dans cet ogre ventru, rustre et grossier, dont le quotient intellectuel excéderait tout juste la moyenne.

La plume caustique de Régis Jauffret n’en atteint pas moins des sommets dans l’art du portrait. Son ironie décapante s’exprime à travers des images évocatrices qui saisissent l’animal-DSK dans sa complexité de bête brute, des analogies dont le stupéfiant pouvoir de suggestion réside dans leur crudité. Aux dépens du mâle en rut, ce sont les femmes qui tiennent le beau rôle : sublime de résignation, drapée dans son inébranlable dignité, Anne Sinclair rejoint Nafissatou dans le camp des héroïnes tragiques. Régis Jauffret fait donc fort peu de cas des rebondissements d’une enquête digne d’un blockuster américain. A la succession des péripéties, il préfère cette série d’esquisses picturales dans lesquelles il excelle, et qui servent avec brio son projet littéraire : réhabiliter la victime, clouée au piloris par une Europe nantie de préjugés post-colonialistes. Aux côtés de l’accusé, avocats et chambellans étalent sans complexe leur triple suffisance : le privilège de la richesse, de la masculinité… et de la couleur de peau.

En fin de compte, la virtuosité du romancier-portraitiste parvient à faire oublier les lacunes d’un récit parfois décevant et prompt à s’enliser. Et si parfois la fiction dépasse la réalité et vient contrarier nos attentes, sans doute faut-il rappeler, pour citer l’auteur, que le roman n’est ni plus ni moins que « la réalité augmentée ». Le phénomène n’a d’ailleurs pas fini de faire parler de lui : à la suite de la famille Stern, Dominique Strauss-Kahn a déposé à la mi-janvier une plainte pour diffamation à l’encontre de l’auteur et des éditions du Seuil.

[Régis Jauffret, La Ballade de Rikers Island, éditions du Seuil, sortie en janvier 2014]

© Visuels : couverture du livre.

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