Fictions

« Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau » d’Antonio Lobo Antunes : Douloureux souvenirs d’Angola

« Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau » d’Antonio Lobo Antunes : Douloureux souvenirs d’Angola

15 février 2019 | PAR Julien Coquet

Retranchant dans ses limites la technique du flux de conscience, l’écrivain portugais, avant son entrée dans La Pléiade, revient sur la guerre d’Angola, les relations familiales et le racisme.

22 phrases pour 564 pages, soit, en moyenne, des phrases de 25 pages constituent le dernier roman du grand écrivain portugais António Lobo Antunes. Reprenant la technique littéraire du flux de conscience développée par Virginia Woolf et James Joyce, Lobo Antunes mélange personnages et temporalité. Ici, ce sont les discours des membres d’une même famille qui s’entrecroisent. Il y a quarante ans, le père servait en Angola. Alors que certains soldats ramenaient au Portugal des oreilles coupées, d’autres des objets trouvés, le père rentrait avec un tout jeune orphelin : « aujourd’hui encore je ne sais pas ce qui m’a poussé à faire ça, je me sentais seul peut-être et c’était comme avoir un animal de compagnie et même s’il ne parlait pas c’était mieux que rien ». Cet enfant noir débarque au Portugal dans une famille de Blancs où il recevra une éducation portugaise. Aujourd’hui, les membres de la famille se réunissent pour la traditionnelle tue-cochon : la sœur taciturne, le père hanté par les horreurs de la guerre, la mère qu’un cancer guette, le fils noir et sa femme raciste. Tous réunis alors qu’un dénouement tragique couve.

Le rythme du roman s’accélère au fil des pages. L’écriture de Lobo Antunes ne permet pas d’abandonner au milieu d’un chapitre puisque chaque chapitre est centré sur les pensées d’un personnage. Le personnage du père est particulièrement attachant, obnubilé par les violences de l’Angola malgré tous ses efforts pour oublier : « mais comment arrêter avec ça, tu ne vois pas que je n’arrive pas à arrêter, j’ai beau essayer et je peux t’assurer que j’essaie, je te demande de me croire, j’ai beau essayer je n’arrive pas à arrêter ». Première rencontre avec sa femme, attaques des terroristes, incompréhension de l’attitude de sa fille, séances avec le psychologue de l’hôpital : tout se mélange et tout s’accroche à un esprit qui ne demande que du repos.

Fidèle à sa manière, António Lobo Antunes mélange allégrement les temporalités (souvenirs de la guerre, présent, passé heureux au village) et les lieux (Angola, Lisbonne, Portugal rural) pour mieux créer et révéler toute l’horreur de la guerre et la complexité d’un esprit toujours en ébullition. Au sein d’une même phrase, le lieu, l’époque et le narrateur changent. « Tempête sous un crâne », c’est ainsi que pourraient s’appeler tous les romans d’António Lobo Antunes : on entend les cris de la guerre, on voit des hommes pleurer, on se questionne sur sa place au sein de la famille, on se demande si, enfin, on pourrait être libéré de souvenirs douloureux même si le présent n’est pas forcément heureux, parcouru tout du long par la maladie de la mère. Reconnaissons-le, Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau est brillant mais demande énormément de concentration de la part du lecteur. On touche peut-être là à ce que la littérature peut faire de plus expérimental et de plus profond, et cette littérature-là est réservée aux lecteurs aguerris.

« A mon retour d’Afrique le moindre bruit m’effrayait et moi à genoux à la recherche de l’arme que je n’avais plus mais pensais encore avoir afin de tuer le loquet d’une porte ou le chambard des voisins, les mitrailleuses des talons d’une femme, les bazookas des pas d’un homme, les soupirs de blessés ou de tiroirs d’une armoire, mon épouse essayait de passer inaperçue en conséquence de quoi je ne pouvais plus la quitter des yeux étant donné que le bruit qu’elle ne faisait pas m’assourdissait, la prudence de ses semelles par exemple me persuadait qu’elles allaient sous peu écraser des enfants vivants qui se tordaient de douleur, les fenêtres s’ouvraient avec des protestations de tissus congolais déchirés sur un corps, celui de ma femme, soudain énorme, m’empêchait de fuir vu que des dizaines de bras me retenaient prisonnier en chuchotant
– Tiens-toi tranquille »

Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau, António Lobo Antunes, Christian Bourgois éditeur, 576 pages, 23 euros

Visuel: Couverture du livre

L’agenda du Week-end du 16 février
Samuel Barber, Benjamin Britten, Franz Schubert, Ludwig Van Beethoven : l’Orchestre de Paris à la Philharmonie.
Julien Coquet

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