Fictions
« Adieu aux espadrillles » de Arnaud le Guern : Romance bobo sur les bords du lac Léman

« Adieu aux espadrillles » de Arnaud le Guern : Romance bobo sur les bords du lac Léman

05 octobre 2015 | PAR La Rédaction

Le second roman d’Arnaud le Guern, publié aux Éditions du Rocher, aurait pu s’intituler « Les Jolies Choses », la « Délicatesse » ou l’ « Ennui », mais ces titres étaient malheureusement déjà pris par Virginie Despentes, David Foenkinos et Alberto Moravia.

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Il ne s’agit d’ailleurs pas réellement d’un roman, le texte ne s’articulant autour d’aucune forme d’intrigue : le narrateur, qui ressemble à s’y méprendre à l’auteur, y relate d’abord sa rencontre avec Mado, la typique bobo parisienne comme la décrirait un journaliste américain dans le New Yorker (une grande brune filiforme qui fume clope sur clope, lit roman sur roman, et ne refuse jamais un bon verre de vin rouge ou une vodka pure). Puis c’est l’été, alors les deux tourtereaux partent en vacances à Évian-les-Bains sur les bords du Lac Léman, d’où le narrateur est originaire.
Adieu aux Espadrillles figure dans la première sélection du Prix Renaudot, ce qui promettait quand même des étincelles.
En effet, nous avons apprécié une certaine originalité de style, avec un effort de créativité louable qui rappelle que la littérature reste avant tout un art, le cinquième. Parmi les trouvailles heureuses, citons la francisation des mots anglais (coquetèle pour cocktail, oldscoule pour old school, ouisquie pour whisky…), l’utilisation de phrases très courtes, voire très très courtes dans les dialogues, ou ce « danybooneries », néologisme piquant qui désigne ces films médiocres qui remplissent les salles. L’écriture est généralement claire, agréable, poétique, sans pour autant tomber dans l’excès : « Les femmes avaient dans les yeux l’éclat des bulles de champagne qui pétilleraient sous peu ».
Enfin, l’auteur nous épargne les citations imprescriptibles d’auteurs « classiques » à la Proust, Sartre ou Baudelaire, au profit d’une rafraîchissante liste de monstres sacrés de notre temps, comme Jean Eustache, Bret Easton Ellis, Charles Bukowski ou J.-G. Ballard : du petit lait dont nous nous sommes désaltéré avec joie.

Malgré tout, avouons-le, la lecture de Adieu aux Espadrillles nous a quelque peu ennuyé.
Le problème est qu’il ne s’y passe pas grand-chose : on va à la plage, on se baigne, on bavarde puis, sur le chemin du retour, on passe chez le caviste acheter une bouteille de rosé, puis on arrive à l’appartement, on boit le rosé sur le canapé, on se roule un pétard, on fait l’amour, puis on dort, on se lève, on prend son petit déjeuner, on retourne à la plage, puis on va au restaurant, on dîne… Et voilà ! C’est la fin des vacances, faut retourner au boulot !

Nous exagérons un peu, mais le contrat implicite entre romancier et lecteur, c’est quand même que le premier offre au second un minimum de contenu, d’aventures, de suspense, d’événements singuliers…
Par exemple, un plan à trois avec l’une des nymphettes bronzant seules, seins nus, sur la plage des Mouettes aurait un peu pimenté les choses.
Ou alors, le narrateur aurait pu, en fouillant dans le téléphone portable de Mado, y découvrir des conversations secrètes avec des types rencontrés sur Tinder…
Comme le dit très justement Jay McInerney dans un livre que l’auteur connaît bien (le dernier Beigbeder) : « Un mariage heureux, c’est bien dans la vraie vie, mais très ennuyeux en littérature. »
En fait, l’auteur aurait dû écrire ce roman après s’être fait larguer par Mado, alors qu’il est évident qu’au moment de sa rédaction, l’idylle en était encore à la phase ascendante de son cycle de vie. Tous les spécialistes sont formels sur ce point : un grand roman ne peut naître que d’un chagrin d’amour.
Adieu aux Espadrillles ravira néanmoins les amateurs de « jolies choses » et de « délicatesse », ceux qui en ont assez de violence, de déchirements, de tromperies, et qui veulent encore croire à la beauté simple des sentiments purs.

Arnaud Le Guern, Adieu aux espadrillles, Editions du Rocher, 152 p., 15.50 euros. Sortie le 20/08/2015.

Notre best of :
« Je passe toujours derrière toi, jamais lassé de suivre ta nuque, tes cheveux relevés dans un chignon que fixe un crayon, tes épaules, l’ondulation de tes hanches, tes fesses, le compas de tes jambes bronzées. »

« Elle mettait dans ses baisers une violence et une douceur sucrées. »

« Tu te serais bien vu vivre pendant les années folles. Cocotte courtisée par des écrivains hésitant entre l’opium et l’absinthe, cédant aux deux. »

« La brindille a ce geste délicat de dénouer autour de son cou le lacet de son bikini. Elle le fait avec une grâce folle. C’est comme une promesse. La découverte de ses seins menus. Mais non. »

Marco Caramelli. 

visuel : couverture du livre

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La Rédaction

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