Fictions

« Conséquences d’une disparition » de Christopher Priest : 11 septembre, fake news ?

« Conséquences d’une disparition » de Christopher Priest : 11 septembre, fake news ?

29 octobre 2018 | PAR Julien Coquet

S’éloignant pour la première fois de la science-fiction, Christopher Priest livre un roman du deuil et du doute sur les attentats du 11 septembre 2001. Intriguant et captivant.

[rating=4]

« Si des gens définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences. Autrement dit, c’est l’interprétation d’une situation qui détermine l’action. » (Théorème de Thomas)

Chacun se souvient où il était et ce qu’il faisait lorsqu’il a pris connaissance des tristes événements qui se déroulaient aux Etats-Unis ce 11 septembre 2001. Quatre avions détournés, plus de 3 000 morts. Comme de nombreux Américains, le narrateur du roman, Ben Matson, n’arrive pas à se remettre de la tragédie, d’autant plus qu’il y a perdu sa petite amie de l’époque, Lilian Viklund, avec qui il entretenait une relation passionnée. Ben n’ayant plus jamais eu de nouvelles de Lilian, il suppose qu’elle se trouvait dans l’avion qui s’est écrasé sur le Pentagone. Pourtant, son nom n’apparaît pas sur la liste fournie par l’Etat américain et son mari, dont elle était en train de divorcer, occupe une position bien importante au sein du département de la Défense.

Le dernier roman de Christopher Priest, que l’on connaissait surtout pour ses incursions dans le domaine de l’imaginaire (Le Prestige, Le Monde inverti, L’Inclinaison…), jongle habilement entre différentes époques : « en ce temps-là » décrit la journée des attentats et l’enquête menée ensuite par le narrateur tandis qu’ « en ce temps-ci » se concentre sur le moment présent lorsque Ben apprend que Kyril Tatarov, un scientifique de renom qu’il avait interviewé jadis, est mort. Au même moment, on apprend qu’un avion a été retrouvé dans l’Atlantique. Ben, au fil de ses souvenirs et de son raisonnement, se remémore l’amour qu’il a perdu et la vérité qu’il a cherché à découvrir à tout prix, pointant les éléments absurdes et contradictoires de la thèse fournie par le gouvernement américain à propos des attentats.

Enquête rigoureuse et roman du deuil, Conséquences d’une disparition est un roman intriguant qui invite le lecteur à revoir l’un des événements les plus marquants du XXIème siècle sous un angle nouveau. Entre faits scientifiques discutés, théories conspirationnistes évoquées et parfois écartées et intrigue romanesque, Christopher Priest remet en cause nos certitudes. Loin des vidéos ou des écrits fumeux qui ne se fondent sur aucune preuve tangible, le roman propose en annexe les sources du romancier, décidément l’un des plus intéressants de la littérature anglo-saxonne contemporaine.

« Dans ce climat de silence officiel, nombre de théories complotistes avaient commencé à prendre de l’ampleur, aux États-Unis et ailleurs. Mais principalement en Amérique, où l’explication des autorités avait rapidement été acceptée par les grands médias et s’était imposée. Comme tout dans cette version n’était pas nécessairement compatible avec ce que les gens considéraient comme la vérité, des questions avaient commencé à émerger. Des pilotes de ligne avaient souligné que les avions volaient trop vite et trop bas, ce qui les rendait quasi impossibles à contrôler, même par des professionnels, et ce évidemment dans des conditions de vol totalement inconnues. Il n’y avait aucune image de l’embarquement des prétendus terroristes à bord des avions, alors même que les trois aéroports de départ disposaient de caméras de surveillance à toutes les portes d’embarquement. Et pourquoi le système de défense aérienne n’avait-il pas intercepté les avions piratés ?
Néanmoins, le consensus demeurait autour de l’explication officielle. Ce semblait être trahir les victimes, trahir la nation, que de soulever des interrogations quant à ce que tout le monde pensait avoir vu à la télévision. Il devenait acquis que le doute était du domaine des asociaux, des groupes aux idéaux révolutionnaires, des adeptes des théories complotistes. L’explication officielle était patriotique – c’était une histoire américaine. »

Conséquences d’une disparition, Christopher Priest, Denoël, 304 pages, 21,50€

Visuel: Couverture du livre

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