Fictions
« Boussole » : Mathias Enard aux portes de l’Orientalisme

« Boussole » : Mathias Enard aux portes de l’Orientalisme

16 août 2015 | PAR Yaël Hirsch

L’auteur de la Rue des Voleurs (2012) est de retour chez Actes Sud avec une rêverie nocturne et viennoise. La capitale autrichienne étant située aux portes de l’Orient, elle est aussi une jonction où l’amour peut naître. Boussole est un récit très référentiel, flirtant en toute conscience avec l’orientalisme et qui tisse en filigrane une histoire d’amour.

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Tel Des Esseintes dans sa thébaïde de Fontenay aux Roses, le musicologue Franz Ritter se retranche dans son appartement viennois et profite d’une nuit d’insomnie pour faire le tour de sa collection de souvenirs de voyages. Dans ses pensées, où Balzac côtoie Omar Khayyam et Liszt, le voyage en Orient commence au bord du Danube, initié par l’amour d’une femme-encyclopédique : Sarah. Les heures de la nuit s’écoulent, un échange a lieu avec la belle qui a choisi pour ses vacances l’extrême-orient et l’attente amoureuse de dandy plus ancré dans le présent des sensations qu’on ne l’imagine, sont emplies de souvenirs et de références musicales et littéraires. Le « la » de cette symphonie très culturelle est donné par la boussole de Beethoven, seule boussole indiquant non pas le Nord, mais l’Est de l’Orient.

Rêverie sensuelle et un peu surannée, cette évocation des divers voyages en Orient des Lumières aux romantiques allemands et français est d’autant plus agréable à suivre. Dans cette sorte de Salambo « Sacher » style, la boussole de Beethoven pointe vers une relation intellectuelle, sensuelle et amoureuse. Mais citer Edward Saïd et être très conscient de se mettre dans les pas d’un Delacroix ne dédouane pas totalement l’auteur de son orientalisme. Son érudition immense, de même que les fantasmes que le récit draine sont bel et bien une forme d’imposition d’un imaginaire à un espace « oriental » qui est même étiré jusqu’à l’extrême-orient. La liberté du récit ne peut pas totalement oblitérer une question politique majeure : celle de l’imposition de fantasmes « occidentaux », s’enrichissant du palimpseste de générations d’artistes, sur un grand autre muet aux frontières floues. Ceci étant dit, Mathias Enard conserve toujours un certain humour dans sa rêverie de dandy amoureux d’une universitaire, humour qui permet de mettre la gravité du fantasme un peu à distance et qui allège un peu le flot du récit, jusqu’à la fin où la dernière référence est enfin et résolument populaire. A moins que Schubert et son voyage d’hiver ne prennent le pas sur les rivières de Babylone et les mélancolies réalistes de Barbara…

Mathias Enard, Boussole, Actes sud, 400 p., 21.0 euros, sortie le 19 août 2015.

Visuel : (c) couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “« Boussole » : Mathias Enard aux portes de l’Orientalisme”

Commentaire(s)

  • Le musicologue Franz Ritter part en quête de cet orient qu’il a tant aimé et de la belle Sarah qui l’incarne. Suivez-le dans ce voyage érudit et découvrez la richesse de la Syrie et de l’Iran en cette période si troublée.

    février 12, 2016 at 13 h 13 min

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