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L’Orient, une voie vers l’abstraction

L’Orient, une voie vers l’abstraction

10 mars 2019 | PAR Laetitia Larralde

Puisant son inspiration dans ses collections qui témoignent de la campagne d’Egypte napoléonienne, le Musée Marmottan Monet propose un voyage dans l’Orient méditerranéen, aux origines de l’art abstrait.

Dès l’entrée, l’idée générale nous est présentée par deux petits tableaux, La Petite Baigneuse d’Ingres et Architecture intérieure, Innenarchitektur de Klee. Le parcours de l’exposition nous mène en effet du fantasme oriental à l’abstraction, au travers de deux typologies de peintures, la figure et le paysage.

Comment ne pas citer Ingres quand on pense peinture orientaliste ? Bien qu’il n’ait jamais voyagé en Orient, il reste l’inventeur de la figure de l’odalisque orientale, inspirée par ses lectures et des copies de gravures. Les dessins présentés montrent la rigueur de ses compositions et l’attention aux détails décoratifs qui répondent à la sensualité des lignes féminines. Si la génération suivante a traversé la Méditerranée pour se confronter à la réalité orientale, comme Delacroix au Maroc, le classicisme demeure le langage prédominant. Les Vénus anadyomènes se transforment en esclaves vendues sur les marchés, mais on reste cependant dans une vision fantasmée de l’Orient, souvent résultat de montages entre modèle français, accessoires orientaux et photographies de décors et d’art de l’Islam.

On décèle pourtant une amorce de modification des codes graphiques, comme l’apparition de couleurs vives, dans Le Marchand de couleurs de Gérôme par exemple. Mais c’est par la scène de genre que le vrai changement semble arriver. La découverte d’un paysage aussi extrême que le désert, à la lumière aveuglante, aux couleurs dans les camaïeux de bruns et bleus et à la géométrie épurée, amène les artistes à renouveler leur regard et leur pratique. Les peintres comme Fromentin, artiste voyageur, s’adaptent à cette lumière et abandonnent la palette sombre des Beaux-Arts. Ils développent un nouveau langage pictural pour rendre l’absence d’ombres et l’aplatissement du paysage.

Marquet ou Muenier se concentrent sur la composition et le rythme des couleurs dans leurs paysages algériens débordant de lumière et préfigurant l’abstraction. Les bâtiments blancs et géométriques d’Alger s’étendent dans des tons quasi monochromes, dépouillés de détails et de personnages. Dans une démarche parallèle, les impressionnistes Renoir et Monet utilisent le paysage oriental comme support à leur recherche sur la représentation de la lumière, le sujet devenant secondaire.

Henri Matisse et Emile Bernard marquent une étape supplémentaire vers la modernité avec leurs femmes orientales sur des fonds aux couleurs plates et vives, le modèle lui-même se géométrisant. C’est avec trois toiles de Kandinsky que s’illustre le basculement de la ville géométrique vers la dissolution dans la couleur pure. Les peintres se défont du motif oriental pour n’en garder que la recherche sur la couleur, la lumière et la composition.

L’Orient des peintres réussit la démonstration que la découverte de l’Orient est l’une des voies qui ont mené à l’abstraction. Si l’exposition est relativement courte et qu’on alterne entre grands noms et peintres plus confidentiels, on est malgré tout transportés dans un Orient d’abord intime et fantasmé, dans l’ombre des harems aux motifs islamiques, à une réalité le plus souvent extérieure, faisant la part belle à un ressenti éclatant de la lumière.

L’Orient des peintres – Du rêve a la lumière
Du 7 mars au 21 juillet 2019
Musée Marmottan Monet

Visuels : 1- Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Petite Baigneuse, dit aussi Intérieur de harem
1828, Huile sur toile, 35 x 27 cm – Paris, musée du Louvre – Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado / 2- Paul Klee, Architecture intérieure, Innenarchitektur, 1914 – Aquarelle, gouache et craie, 22 x 22, 9 cm – Kunst und Museumsverein im Von der Heydt-Museum, Wuppertal © Kunst- und Museumsverein im Von der Heydt-Museum Wuppertal / Photo: Antje Zeis-Loi, Medienzentrum Wuppertal / 3- Maurice Bompard, Une rue de l’Oasis de Chetma, Septembre 1890 – Huile sur toile, 140 x 160 cm – Marseille, musée des Beaux-Arts © Ville de Marseille, Dist. RMN-Grand Palais / Jean Bernard / 4- Jules-Alexis Muenier, Le Port d’Alger, 1888 – Huile sur toile, 46 x 32 cm – Paris, musée d’Orsay – Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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