Livres

Rue des voleurs : Mathias Enard suit un jeune homme de Tanger au moment du printemps arabe

12 septembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Alors que l’adaptation de son roman Remonter l’Orénoque (Actes Sud), « A cœur ouvert » de Marion Lainé marche bien en salles, Mathias Énard publie un nouveau roman qui mêle deux de ses domaines de prédilection : le Maghreb qu’il connaît via sa maîtrise de l’Arabe, et la Catalogne, où il vit. Roman d’apprentissage en temps de vacillement des repères, « Rue des voleurs » est un texte généreux et qui évite bien les clichés.

Lakhdar est un jeune marocain de Tanger. Il a vingt ans quand son père le surprend nu avec son amoureuse, Meriem. Furieux, il le chasse de sa maison. Honteux, affolé et terrifié de ce qu’il va devenir, Lakhdar est aidé par son meilleur ami Bassam qui le met en contact avec un Cheikh musulman prosélyte. Lakhdar devient donc libraire pour les frères musulmans, métier qui lui plaît car il aime passer sa vie avec les livres, même s’il préfère les polars en français aux textes sur la foi en arabe. Mais les actions violentes du groupe pour lequel lui et Bassam roulent inquiètent le jeune homme. Qui est plus intéressé par les jolies touristes européennes à Tanger. C’est ainsi qu’il rencontre Judit, une espagnole avec qui il entame les plus longs dialogues du monde sur des sujets politiques comme le Printemps arabe que Lakhdar ne voit que de loin. Fuyant sa librairie après un véritable attentat à Marrakech qu’il soupçonne Bassam d’avoir commis, Lakhdar tente de quitter Tanger pour retrouver sa belle Judit en Espagne. Il atterrit alors sans papiers à Algésiras puis à Barcelone, rue des voleurs.

Suivant les pas d’un jeune homme aussi curieux qu’indolent, plus instinctif que moral, instruit mais incapable de garder un travail, proche de sa famille mais ne tentant pas de se réconcilier avec elle,  musulman convaincu mais aimant le vin, capable d’aimer à la fois un ami terroriste, un autre voleur, participant à certains raids des frères musulmans mais désapprouvant intérieurement la violence, « Rue des voleurs » dresse, à travers la solitude grouillante de Lakhdar, le portrait d’une génération qui a perdu tous ses repères : politiques, éthiques, nationaux, amoureux et familiaux. Pas de clichés possibles donc dans ce roman, ni sur l’adolescence, ni sur les villes que le jeune homme habite comme des garde-fous, ni même sur l’extrémisme religieux. Dans un style plein, Mathias Enard donne à voir un tableau complexe, d’une richesse à la fois intrigante et angoissante. Un roman à déguster lentement.

Mathias Enard, Rue des Voleurs, Actes Sud, 256 p., 21.50 euros. Sortie le 23 août 2012.

« Le costume de l’âge m’allait trop grand. Il me manquait une mère, un frère, un père, un Cheikh Nouredine, un Bassam. » p. 86

 

Sortie dvd : Le dernier automne, la lumière déclinante de Léon Tolstoï
Buenos Arias : deux shows où musical et minimal étonnent au Petit Monparnasse
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “Rue des voleurs : Mathias Enard suit un jeune homme de Tanger au moment du printemps arabe”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *