Fictions

« Article 353 du Code pénal » : mécanique implacable du meurtre

« Article 353 du Code pénal » : mécanique implacable du meurtre

15 mars 2019 | PAR Julien Coquet

Dans son dernier roman qui paraît en poche, Tanguy Viel raconte le long processus d’un meurtre qui, avec le recul du narrateur, ne pouvait que paraître inéluctable.

Tout au long d’Article 353 du Code pénal, Tanguy Viel semble paraphraser l’ouverture de La Machine infernale de Cocteau : « Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique d’un mortel. » Car c’est bien de cela que parle Tanguy Viel, un récit d’un anéantissement, d’une chute inéluctable et, en somme, d’une disgrâce qui ne pouvait conduire que le narrateur au pire.

Le roman s’ouvre par Martial Kermeur qui regarde sombrer Antoine Lazenec après l’avoir jeté par-dessus bord. Meurtre de sang-froid, meurtre passionnel ou meurtre prémédité ? C’est là toute la tâche du juge qui interroge Kermeur et l’entend dérouler son long discours, de son divorce à la garde de son fils Erwan, de son licenciement aux atermoiements du maire. Cette descente aux enfers, on le comprend peu à peu, est l’œuvre d’Antoine Lazenec, promoteur immobilier peu scrupuleux qui a vendu aux habitants de cette ville un beau projet, celui de transformer la ville en « Saint-Tropez du Finistère ». Les grues arrivent, les habitants investissent, le maire débloque des crédits mais rien ne se passe. Alors Kermeur attend et, sans réponse, décide de passer à l’action.

La force d’Article 353 du Code pénal tient dans ce souffle interminable d’un homme cahoté par la vie, d’un père qui a perdu l’estime de son fils et que son ex-femme ne regarde plus. Un récit d’une vie qui a conduit au meurtre ne peut être que sinueux comme l’explique Kermeur au juge impassible : « Mais alors laissez-moi la raconter comme je veux, qu’elle soit comme une rivière sauvage qui sort quelquefois de son lit, parce que je n’ai pas comme vous l’attrait du savoir ni des lois, et parce qu’en la racontant à ma manière, je ne sais pas, ça me fait quelque chose de doux au cœur, comme si je flottais ou quelque chose comme ça ». Tanguy Viel abandonne son obsession hitchcockienne pour toujours parler de la moralité et du destin à travers cet homme fatigué de vivre, conscient qu’il n’a pas toujours fait les bons choix.

« Peut-être ça a duré deux ans, cette habitude qu’il avait prise de faire le détour par chez nous pour passer prendre Erwan et l’emmener avec lui. Est-ce que vous croyez qu’il faisait ça pour se racheter, je veux dire, que mon fric était depuis longtemps parti en fumée et qu’alors ? Non, même pas. Parce que le problème, c’est que même un gars mauvais, même la pire des crapules, il y a des moments où elle ne pense pas à mal. Et croyez bien que ça ne simplifie pas les choses pour les gens comme moi. Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps. Peut-être, j’ai ajouté, peut-être c’est même pire que cela, peut-être que ce type n’a jamais pensé à mal, peut-être que ça n’existe pas, le mal vraiment, le mal inscrit sciemment au fond de soi, peut-être il y a toujours quelque chose en vous qui le justifie ou l’absout ou l’efface, je veux dire, ce type a suivi sa ligne et sa ligne lui disait de vendre des appartements en pérorant aux terrasses des cafés, et sa ligne lui disait que l’argent des autres est indolore à soi-même. »

Article 353 du Code pénal, Tanguy Viel, Les Editions de Minuit, 176 pages, 8 euros

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