Essais

« Vers la Grande Guerre » : synthèse anniversaire sur les racines du premier conflit mondial

« Vers la Grande Guerre » : synthèse anniversaire sur les racines du premier conflit mondial

16 août 2014 | PAR Franck Jacquet

Margaret MacMillan, historienne d’Oxford de renommée revient, avec Vers la Grande Guerre ; comment l’Europe a renoncé à la paix, sur les origines du premier conflit mondial dans le cadre d’une volumineuse synthèse permettant de dépasser, sans lourdeur, les débats historiographiques encore vifs. Dans cet ouvrage traduit à l’occasion des commémorations du début de la guerre, le discours historique se rapproche d’un récit comme les historiens anglo-saxons savent le faire, ce qui permet de ne pas tomber dans l’écueil d’un discours centré sur les querelles d’écoles.

Vers la grande guerre - VisuelPourquoi les Européens n’ont pas choisi la paix

L’ouvrage en impose : plus de 700 pages et un propos peu découpé, comme le veut l’histoire à l’anglo-saxonne. Une vingtaine de grands chapitres plutôt que des sections et sous-sections composant le jardin historique à la française : Vers la Grande Guerre ne se veut pas une synthèse historiographique ou purement universitaire des origines de la première Guerre Mondiale. D’emblée on constate en effet que l’éditeur Autrement a choisi de ne pas surcharger le texte de notes de bas de pages, consignées en fin d’ouvrage. De même, la bibliographie très complète impressionne par son ampleur malgré l’oubli de quelques auteurs essentiels (Arno Mayer notamment pour la persistance des traditionalismes mais aussi quelques synthèses de la littérature francophone de haute tenue sur les origines de la Grande Guerre). L’histoire est ici donc un récit dégagé des lourdeurs du ton argumentatif. Margaret MacMillan débute son propos par un panorama de la grande Exposition universelle de 1900 de Paris, cette exposition ayant notamment légué aux Parisiens les Grand et Petit Palais. Pas d’entame par les confrontations entre écoles historiques : la grande exposition réunissant plus de 50 millions de visiteurs est un panorama saisissant des forces qui font l’Europe, les sociétés et cultures européennes mais aussi plus largement le Monde. Si chaque nation cherche à montrer ses grandes réussites, son génie et à affirmer ses droits par ses grands ancêtres, les idoles de la modernité sont célébrées pour apporter la civilisation (européenne), c’est-à-dire le progrès technique, la libération des hommes des archaïsmes et par là même la paix. C’est un saisissant condensé des ambiguïtés du contient. Le récit est d’emblée accessible ; il ne cessera jamais de l’être au long de l’ouvrage.

L’auteur cherche surtout à différencier son propos en mettant au centre une question que les historiens des années 1980-1990 ont déjà envisagée : plutôt que de se poser la question des causes de la Grande Guerre, comment expliquer que les Européens ont renoncé à la paix qu’ils connaissaient depuis des décennies et ce malgré l’existence de conflits limités ? En effet, ces derniers, souvent périphériques (monde colonial) ou courts (guerres d’unification nationale en Italie ou Allemagne…), auraient pu jouer comme des rappels des bienfaits de la paix et de la nécessité de négocier. Ceci n’a pas été le cas, et c’est bien sous cet angle que l’auteur choisit de revenir sur la diversité des causes du conflit. Si l’originalité n’est pas ici évidente, les mouvements pacifistes d’avant-guerre ayant largement été étudiés, il n’en mérite pas moins qu’il permet d’adopter un regard rétrospectif vaste.

Surtout, poser le pourquoi du renoncement à la paix provoque l’inévitable réflexion sur tout ce qu’était l’Europe de l’avant 1914, sur une civilisation industrielle et son logiciel intellectuel certes en déclin relatif par rapport aux « Etats neufs » (Etats-Unis et Japon en pleine ascension mais aussi Etats du cône Sud de l’Amérique latine que le propos ignore totalement) mais encore dominant. C’est bien cette course à l’autodestruction qui a marqué les interrogations des historiens et qui continue encore de nous interpeller lorsqu’on cherche à comprendre.

Du temps long au temps court, mouvements de fond et choix individuels

L’auteur bannit donc le classement des causes et les discussions historiographiques s’y raccrochant, surtout celle de savoir laquelle a pu primer sur les autres ou du moins les lier inextricablement. Elle ne s’y attarde pas… à première vue. Quoi qu’il en soit le propos embrasse les causes issues de l’histoire longue du continent européen comme les causes liées aux décisions individuelles qui incarnent ces grands mouvements, ou parfois les démentent, réduisant la part de déterminisme dans le cours de l’histoire. Les grands mouvements du récit s’attachent d’abord à décrire l’Europe des années 1900, résultat de mutations profondes, celles de l’industrialisation particulièrement. On s’attarde ensuite à voir quels sont les rapports de force et les jeux d’alliances qui se nouent entre puissances au tournant du siècle. Les souverains européens, tous plus ou moins liés entre eux par des alliances dynastiques, tiennent encore une place majeure dans les relations internationales et ce particulièrement dans les empires continentaux (Nicolas II en Russie, Guillaume II en Allemagne et peut-être d’une manière encore plus symbolique François-Joseph Ier, tête de l’empire habsbourgeois depuis le Printemps des Peuples de 1848). Il est alors possible d’aborder les grandes crises de l’ordre européen, ce fragile équilibre des alliances. Le lecteur comprend à quel point les équilibres précaires de forces se délitent au cours des crises des années 1900 et 1910. En effet Bismarck et Victoria avaient chacun, avec leurs ministres et selon leurs visées cherché à établir des systèmes d’alliances, des équilibres de forces depuis le milieu du XIXe siècle. Ils sont progressivement dépassés au fur et à mesure que les générations changent (Victoria disparaît au début des années 1900 alors que le système bismarckien, destiné à contenir les petites puissances et le revanchisme français, a été mis à bas par les dirigeants allemands eux-mêmes, Guillaume II en tête). Les conflictualités augmentent donc et chapitre après chapitre, Margaret MacMillan dépeint ces événements qui finissent par élimer le souhait de négociation ou de concessions des dirigeants : crises coloniales (Fachoda mais surtout guerre des Boers et l’annexion italienne de la Libye, ultimatums marocains, guerres balkaniques. Au final, si peu veulent réellement la guerre, elle devient l’option que tous choisissent sans anticiper cette grande boucherie de quatre années mettant l’Europe à genoux.

Si on se dégage du propos globalement chronologique de l’auteur, on retient qu’à plusieurs reprises, elle aborde les événements par quelques décideurs majeurs, sans se restreindre à reprendre leur point de vue. Ainsi, la politique anglaise est largement abordée par Salisbury, Premier Ministre des années 1900, ou encore Jacky Fisher, éphémère mais énergique réformateur de la Royal Navy, bousculée dans son hégémonie par la politique d’armement de von Tirpitz l’allemand disposant de l’écoute de son empereur. Les Français semblent un peu moins déterminants et les individualités apparaissent moins : Jaurès est évoqué, mais peu traité, alors qu’il fait l’objet de nombreuses célébrations en cette année et qu’il est incontournable dans toutes les expositions liées à 1914 (1914, la fin d’un monde à la BNF ou encore Carnets de Guerre au Musée des Manuscrits et belles lettres… ; voir nos critiques) ; de même, les Présidents ou Premiers Ministres français passent ou sont moins au fait des mécanismes, tels les deux têtes de l’exécutif français à l’été 1914 se trouvant en voyage protocolaire en Russie. Les destins personnels sont remis en perspective : Nicolas II, mal préparé au trône, a sans doute un caractère peu porté à incarner à un ouvrir autocratique dans lequel il croit pourtant profondément ; il se tourne vers son intime, une famille repliée sur elle-même et marquée par l’hémophilie du prince héritier. D’un autre côté, la photographie est moins précise pour François-Joseph, pourtant essentiel dans les processus décisionnels des années 1910. On devine néanmoins que l’auteur met en avant les individus et leurs responsabilités dans le déclenchement de la guerre. Les facteurs de fonds sont traités mais prennent moins de place dans le récit. Margaret MacMillan cherche ainsi à marteler l’importance des choix individuels et la nécessité de ne jamais reconstruire le passé en termes déterministes. A la suite de l’attentat de Sarajevo durant lequel l’héritier de la Double Monarchie, François-Ferdinand est assassiné, les diplomates, les décideurs et souverains et même les opinions publiques auraient pu préférer les solutions négociées comme lors des crises précédentes…

Quelles sont alors les principales racines du conflit ? Si on considère les causes profondes, on mettra en avant l’industrialisation et l’essor économique déstabilisant des sociétés et des cultures européennes plus ou moins sorties des Anciens Régimes du XVIIIe, voire du XIXe siècle. La question démographique est aussi importante, les populations cherchant des ressources. Les idéologies s’affrontant sont ici essentielles : socialisme et marxisme sont en progrès mais ne sont pas majoritaires alors que les réactionnaires et conservateurs ou encore les nationalismes (qu’il ne faut pas confondre avec les précédents), jouent énormément, se mélangeant plus ou moins aisément avec la croyance dans le progrès technique et du rationalisme… Entre le long terme et le court terme, la structure des relations internationales héritée du milieu du XIXe siècle est là, notamment la poussée russe vers le Sud et le souhait de l’Angleterre de conserver son avantage sur les mers. A court terme enfin, sans être exhaustif, ce sont les facteurs individuels et générationnels qui jouent telle la mauvaise image laissée par Guillaume II auprès de ses homologues souverains, alliés comme ennemis, lors de leurs entretiens privés où la politique internationale continue de se lier. De même, l’opinion publique sur laquelle il faut désormais compter est velléitaire et si elle se préoccupe parfois de tout autre chose que de la crise dans les Balkans, elle peut changer brutalement de position et pousser les dirigeants au bellicisme ou à l’attentisme le plus total… L’ouvrage néglige sans doute quelque peu l’importance des intérêts financiers et économiques. C’est au croisement de ces différents rapports de force que l’on peut comprendre le mécanisme qui conduit de l’attentat au début des combats.

Restituer sans jamais complètement comprendre…

C’est là tout l’enjeu, celui que mettait en avant Carlo Ginzburg : comment comprendre l’événement, que l’on se sente proche ou pas des acteurs qui président aux décisions ? Quelle manière de voir le monde est reflétée par le déclenchement de la guerre ? Si le père de la microhistoire cherchait surtout dans le temps long, le propos ici essentiellement chronologique aborde les nombreuses temporalités expliquant l’engrenage.

Margaret MacMillan constate d’ailleurs la faiblesse des mouvements pacifistes et même leur décalage. Ainsi la fondation Carnegie publie à l’été 1914 un rapport sur la paix mentionnant que « dans les civilisations anciennes, une synthèse des forces morales et sociales, incarnée dans les lois et les institutions, garantit la stabilité de caractère, forme l’opinion publique et assure la sécurité » (cité p. 592). C’est justement cette sécurité qui échoue malgré la présence de tout ce qui devait la permettre. Le choix de la synthèse pose ici quelque peu problème : l’ampleur des événements relatés et des acteurs évoqués ne permet pas de décortiquer chaque aspect et si l’ouvrage parvient parfaitement à restituer l’essentiel du paysage qui préside à l’engrenage final, en ôtant, et on le salue encore, tout déterminisme, il ne peut donner tout à comprendre dans les tenants et les aboutissants d’une décision d’attendre ou de poser un ultimatum… On rappellera ici combien la crise de la modernité, à peine esquissée à travers les personnes de Proust ou encore de Zweig, est essentielle. Les Européens cessent déjà de croire dans le progrès technique et de sa raison, ils perçoivent pleinement dès la fin du siècle de l’industrialisation les troubles qu’elle provoque qu’ils soient sociaux, culturels, médicaux ou même psychologiques… Indéniablement, les souverains et décideurs ne comprennent que partiellement ce malaise dans la modernité, mais ils ne l’ignorent plus, et il faut bien observer l’articulation entre opinion et parts de l’opinion et sphère institutionnelle pour comprendre le mécanisme de la guerre.

Loin d’être un simple récit chronologique des années 1900 et de l’engrenage de la première moitié des années 1910 et sans tomber dans l’évaluation des prises de position historiographiques sur les causes de la guerre, l’ouvrage permet de voir, souvent à travers un ou deux acteurs majeurs, les processus conduisant au conflit. La traduction n’alourdit pas le propos, chose rare en science humaine. On regrette simplement les défauts des avantages de la synthèse : on peut restituer le théâtre des événements, mais jamais complètement maîtriser le substrat des événements, si jamais ceci est possible…

pour lire une autre chronique du livre, c’est ici. 

Visuel : couverture

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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