Essais
« Tout le monde peut être féministe » de bell hooks : de l’exigence à l’engagement

« Tout le monde peut être féministe » de bell hooks : de l’exigence à l’engagement

29 septembre 2020 | PAR Chloé Hubert

Tout le monde peut être féministe, la traduction française de Feminism is for Everybody de bell hooks est enfin disponible en librairie ! Vingt ans après sa sortie aux Etats-Unis, les éditions divergences publient la traduction de cette petite introduction à la théorie féministe écrite par une des grandes figures du mouvement afro-féministe. Un livre accessible conçu pour être mis entre toutes les mains :« approchez vous et vous verrez: tout le monde peut être féministe »

Tout le monde peut être féministe, vingt ans après

bell hooks (nom de plume de Gloria Jean Watkins qui lui a volontairement retiré les majuscules) est une militante féministe afro-américaine née dans les années 50 dont les œuvres commencent seulement à être traduites en France. Jusqu’à présent, Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, son premier livre traduit en 2015 était publié par les éditions Cambourakis, tout comme De la marge au centre. Théorie féministe, traduit en 2017Les éditions divergences s’en saisissent à leur tour – pour notre plus grand bonheur – et publient Tout le monde peut être féministe. Même si le livre date de 2000, sa traduction vingt ans après n’en reste pas moins pertinente et l’heure parait même propice à la redécouverte de cet essai. S’il a été écrit pendant une période de creux pour exhorter à un ressaisissement de la lutte féministe qui a pu se laisser mollir par l’illusion d’avoir, par certaines réformes, atteint son but, il est traduit à un moment où le sursaut féministe est en cours depuis le mouvement #metoo et où une forme de radicalité est à l’œuvre. Cet essai saura tomber entre de bonnes mains, c’est en tout cas tout ce qu’on lui souhaite.

Une radicalité inclusive et accessible 

Justement, de la radicalité, il en est question dans son essai où elle y explique que « le mouvement féministe est nécessairement radical » car il vise à mettre fin au sexisme, à la domination et à l’oppression sexiste. Alors que la radicalité fait souvent peur, ce petit essai contribue à la dédramatiser, ou mieux, de la faire rimer avec sororité, amour et inclusivité. En effet, le projet politique féministe défendu par bell hooks réconcilie l’idée de radicalité avec une inclusivité qui est justement la condition de possibilité de changements politiques durables. Les hommes sont donc eux aussi exhortés à la lutte féministe comme une nécessaire pièce du puzzle : « c’est pour ces hommes, jeunes et âgés, et pour nous toutes et tous, que j’ai écrit ce petit manuel, le livre que j’ai tant désiré depuis vingt ans ». Ce livre, bell hooks confie en effet l’avoir cherché pendant longtemps avant de se décider à l’écrire elle-même. Elle raconte que lorsqu’elle parle de féminisme avec des personnes diverses, elle est souvent confrontée à un rejet et à des préjugés selon lesquels les féministes sont des femmes « qui détestent les hommes, qui sont en colère ». « Chaque fois qu’une rencontre de ce genre se termine, je veux avoir en main un petit livre pour pouvoir dire: lisez ce livre, et il vous dira ce qu’est le féminisme, de quoi est fait ce mouvement. Je veux avoir en main un livre concis, assez facile à lire et à comprendre; pas un livre épais et long, écrit dans un jargon ou un langage universitaire difficile à comprendre, mais un livre simple et clair – facile à lire sans être simpliste ». C’est donc ce que l’on tient aujourd’hui entre les mains. Beaucoup de sujets sont abordés, l’éducation féministe, les droits reproductifs, la question du travail, de la violence, de la race et de la classe, où encore de l’amour. 

Le féminisme comme une éthique: de l’exigence envers soi comme première étape

S’il s’agissait de retenir une idée parmi les nombreux sujets abordés, ce serait selon nous celle de l’exigence. bell hooks pose comme préalable à tout engagement féministe une exigence des femmes envers elles-mêmes qui doit les pousser à démasquer leur propre sexisme. Dès lors, s’autoproclamer féministe n’est pas, pour l’autrice, une condition suffisante pour l’être. Cette posture doit être accompagné d’une déconstruction de son sexisme intériorisé et plus largement des types de domination qu’elles peuvent exercer sur les autres femmes (de race ou de classe). C’est d’ailleurs le sexisme qui est identifié par bell hooks comme un des obstacles principaux à l’établissement d’une véritable sororité, à travers des jugements ou préjugés sexistes que certaines femmes peuvent avoir sur d’autres. L’ennemi principal est donc bien la domination sexiste, peut importe par qui elle est effectuée. Dès lors, certaines femmes ayant basé leur féminisme sur une haine des hommes ont cru que les exclure permettrait d’éradiquer la domination sexiste, sans voir qu’elle était aussi en elles-mêmes. Il s’agit donc, au sujet des hommes, de construire une vision alternative de la masculinité qui ne soit pas fondée sur la domination sexiste selon bell hooks, une masculinité féministe qui leur permettent de rejoindre le mouvement.

Le féminisme comme une éthique: de l’engagement dans un projet politique

C’est donc bien selon l’autrice cette exigence qui permet l’établissement d’une sororité salvatrice. Pour autant, pour cette militante afro-américaine, cette sororité ne se base pas tant sur une expérience commune de la condition de femme que sur un véritablement engagement dans un projet politique. En effet, être une femme ne signifie pas la même chose pour les femmes blanches et de classes supérieures que pour les femmes noires de classes populaires. Ce projet politique, s’il d’ailleurs peut passer par la réforme, ne doit en aucun cas oublier son essence radicale et bell hooks critique dans cet essai certaines féministes blanches qui ont pu utiliser le mouvement féministe pour leur mobilité sociale personnelle sans chercher à en faire bénéficier les autres femmes. À ce propos, celle qui a décidé d’écrire des livres pour enfants non sexiste formule un certain nombre de critiques au sujet des universitaires féministes et plus largement des gender studies: « l’élitisme de classe à jusqu’à maintenant gouverné la production de la pensée féministe ».

C’est donc en partie pour contrer ce biais et pour rendre accessible la pensée féministe que bell hooks a écrit ce petit manuel, dans une langue simple et en abordant de nombreux sujets, tout en plaçant au cœur de sa réflexion une exigence de la déconstruction de ses propres préjugés, qui que nous soyons. De ces notions d’exigence et d’engagement, il en ressort toutefois une grande satisfaction. Elles permettent de sortir du statut victimaire que certains et certaines (se revendiquant parfois féministe) aiment pointer du doigt dans le féminisme moderne. Celui-ci participerait selon eux au fait que les femmes se pensent en victimes et donc contribuerait à perpétuer une forme de sexisme et de hiérarchie des sexes. Au contraire, le féminisme de bell hooks en plaçant le sexisme au cœur de sa réflexion, et notamment le sexisme des femmes elles-mêmes, donne aux femmes une grande responsabilité dans leur libération, loin de cette posture victimaire. La première libération passe par une nécessité de se déconstruire soi-même pour pouvoir ensuite s’allier avec toutes les autres femmes (et les hommes !) ayant fait de même. Tout le monde peut donc être féministe, de ce féminisme exigent et responsabilisant que prône bell hooks.

 

Visuel: ©éditions divergences couverture officielle

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