Essais

« Penser dans un monde mauvais » de Geoffroy de Lagasnerie, repolitiser les discours en sciences humaines et sociales

« Penser dans un monde mauvais » de Geoffroy de Lagasnerie, repolitiser les discours en sciences humaines et sociales

09 février 2017 | PAR Alice Aigrain

Penser dans un monde mauvais est un précis éthique autant qu’une méthode d’épistémologie radicale, tranchante, mais aussi utile et nécessaire. Rédigé par l’un des philosophes et sociologues les plus importants de la jeune génération, l’ouvrage s’adresse à tous ceux – écrivains, chercheurs, enseignants, savants… – qui par leur pratique construisent un discours. Geoffroy de Lagasnerie questionne la responsabilité politique et éthique de chacun de ces créateurs de savoir. Le postulat de départ est simple et pourtant rarement posé de façon aussi explicite : comment développer une forme de pensée dans un monde mauvais, marqué par la violence et l’injustice ?

Héritier d’une pensée foucaldienne sur les systèmes de pouvoir et d’oppression, mais aussi sur la mise en place des institutions de savoir, il enjoint tout chercheur à se questionner sur l’utilité de sa recherche. Si Foucault semble omniprésent dans le livre, l’École de Francfort est l’autre socle théorique de sa pensée. Adorno se demandait comme vivre une vie éthique, dans un monde mauvais, quant à Horkheimer, il remet en cause la présupposée autonomie et pureté de la construction du savoir et dit ainsi que « S’abandonner au conformisme intellectuel et s’obstiner à croire que la pensée est en elle-même une profession, un domaine autonome et clos à l’intérieur du corps social, c’est renier, c’est trahir la nature spécifique de la nature. ». Rapidement, un triple constat s’impose au lecteur : tout d’abord, tout discours est par définition politique, ensuite, toute pensée s’inscrit dans un monde mauvais et doit donc mettre au centre son positionnement face à ce monde, et enfin, la neutralité et l’objectivité scientifique sont des schèmes qui renforcent sans le dire un système de pouvoir régit par l’injustice et l’oppression. Face à cela et « Comme il n’y a pas de neutralité ou d’indépendance […] il faut aussitôt réintégrer la politique et la volonté de déstabiliser le monde comme normes régulatrices et orientatrices de notre pratique. » nous dit de Lagasnerie, pourfendant ainsi la question de la neutralité ou de l’objectivité scientifique, comme complicité par défaut de ce monde mauvais. Puisque pour Geoffroy de Lagasnerie si personne n’est moralement obligé de s’engager, toute personne qui par son activité construit un discours, s’engage par le fait même de sa pratique dans une posture politique, qu’il doit alors réfléchir. Toute production ou diffusion d’une pensée façonne la perception et le cours du monde, de fait, une problématique politique doit s’imposer à son créateur. Ne pouvant désormais plus nier le pouvoir de son action, Geoffroy de Lagasnerie isole une question qui doit sous-tendre toute pratique théorique « Qu’est-ce que vivre une bonne vie intellectuelle ou une bonne vie d’auteur dans un monde mauvais ? Comment doit-on penser étant donné que l’activité de pensée se déroule dans un monde de violences, d’injustices et d’oppressions ? »

Il ne s’agit plus alors uniquement d’une question théorique d’histoire et la sociologie du savoir. Par ce constat même, Geoffroy de Lagasnerie transfère la problématique du sens politique de la construction du savoir du champ épistémologique à celui de l’éthique. Il la rend ainsi transversale, se posant de ce fait à tout chercheur et savant. L’engagement, la politique et la connaissance deviennent le socle d’une réflexion qui est trop souvent omise par peur de déconstruire et de remettre en cause ce qui se fait dans les sciences humaines et sociales par habitude ou par facilité. La question du sens de la connaissance reste généralement confinée à une discipline : l’épistémologie. Cette séparation disciplinaire permet aux autres sciences humaines de ne pas prendre en charge cette problématique dans leur pratique. Restant ainsi aveugle à la remise en cause du système dans lequel elles évoluent, cela permet de faire perdurer ce dernier qui continue ainsi à promouvoir une construction du savoir régit par un entre-soi et qui met en avant l’idée d’un savoir pour le savoir qui annihile ainsi le pouvoir de « déstabilisation du monde » que contient tout discours.

Dans Logique de la création (chez Fayard, 2011) ou l’Empire de l’Université (chez Amsterdam, 2007), Geoffroy de Lagasnerie met à mal – dans une certaine tradition épistémologique -, la fabrique institutionnelle d’un savoir. Ces ouvrages mettent en lumière plusieurs processus comme allant à l’encontre de l’utilité de la création du savoir. En premier lieu, il met en cause, le découpage disciplinaire de la recherche universitaire, qui tend à enfermer la recherche dans des études d’objets et non de systèmes – réduisant ainsi les liens entre la recherche et le monde extérieur. Puis il s’attaque au système d’évaluation par les seuls collègues, qui favorise un entre soi qui enferme la recherche dans un monde à part, ce qui contribue à créer une pensée conformiste par peur de l’exclusion. Enfin, il critique la neutralité et de l’objectivité politique comme scientifique, qui nient le pouvoir intrinsèquement porté par tout discours théorique et confortent un système qui ne contribue pas à remettre en cause un monde fondamentalement mauvais.

Dans Penser dans un monde mauvais, Geoffroy de Lagasnerie, reprend ce constat mais il propose cette fois un manuel qui milite pour la création de nouveaux discours politisés en sciences humaines et sociales. Pour cela, il propose de faire du souci politique le point de départ de toute activité de recherche : la question éthique ne doit pas se poser sur un objet d’étude choisi par conformisme, mais c’est celle-ci qui doit amener à définir et à choisir son objet d’étude.

Il faut donc réinvestir le pouvoir contestataire – « oppositionnel » dans le vocabulaire de l’auteur – de tout discours. Face à ce constat, un jugement manichéen émerge, l’étude, le sujet ou la recherche contribue-t-il à l’émergence d’un monde meilleur ou participe-t-il au maintien et au renforcement du système ?

Toute la force de la rhétorique de Geoffroy de Lagasnerie se situe dans cette façon de mettre chaque lecteur devant ce choix auquel il ne semble pas pouvoir se défiler. La neutralité n’étant pas une possibilité valable puisqu’elle est un des acteurs qui a contribué à la mise en place d’un système de savoir conformiste et non-oppositionnel. S’appliquant à lui-même ses préceptes, il produit d’un ouvrage qui oscille entre pensée philosophique et éthique et manifeste politique. Finalement, Geoffroy de Lagasnerie réussit son pari : faire émerger une interrogation fondamentale et pourtant dissimulée au sein des institutions de la connaissance.

Visuel : © Couverture du livre

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Alice Aigrain

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