Essais
Pastoureau : entre l’ours et le cochon, la monarchie capétienne

Pastoureau : entre l’ours et le cochon, la monarchie capétienne

16 septembre 2015 | PAR Franck Jacquet

Un accident de quotidien peut bouleverser l’histoire d’une monarchie et de ses représentations. L’exemple de 1498 lors duquel Charles VIII, alors en pleine santé, se tue en se heurtant la tête… sur un linteau de porte est resté célèbre. Quelques siècles plus tôt se produit la mort du roi Philippe, fils de Charles VI le Gros, lors d’un banal retour de chasse. Michel Pastoureau, historien renommé du Moyen Age, développe les conséquences de long terme de cette mort. Une belle réflexion dans Le roi tué par un cochon faisant ressortir les phénomènes de long cours à propos de la société capétienne.

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Visuel - Pastoureau

Un accident banal ?
L’histoire est simple et l’historien nous la relate avec les quelques détails qui se chevauchent (et se contredisent parfois) et qui sont issus des chroniques de l’époque. L’accident est en fait oublié par la suite, Philippe étant roi élu mais non sacré car étant en fait le dauphin de Louis VI. La tradition de l’élection du vivant du père régnant était encore présente au XIIe siècle pour éviter les conflits de succession, surtout de primogéniture, même si l’hérédité s’impose déjà largement.
Philippe est donc un jeune homme d’une quinzaine d’années qui est largement espéré comme un bon roi pour succéder à un père assez redouté (l’herbe était sans doute déjà plus verte dans l’ailleurs, comme dans l’après…). Il rentre de chasse, dans une forêt du domaine royal proche de Paris. Là, un cochon des faubourgs se jette sous les pattes de son cheval, le jeune homme tombe et il meurt dans la soirée. Les récits divergent quelque peu sur le moment de la mort, le couchant symbolisant au Moyen Age, dans une écriture métaphorique, le soir de la vie et le passage vers le monde des morts.
L’accident est mortel pour l’héritier couronné, mais la succession au sein de la famille est assurée. De plus, Pastoureau le rappelle, la mort à la chasse n’est pas unique : Louis V avant lui ou Philippe Le Bel deux siècles plus tard seront des victimes plus importantes encore de cette pratique royale (le premier est le dernier de sa lignée, le second est le premier des fameux rois maudits). Cette mort pourrait donc paraître, avec recul, « anodine ».

Conséquences
Pourtant elle est définie comme porteuse de grands changements ou reflète des inflexions majeures de l’histoire de la dynastie et de la société capétienne.
Cette mort est en premier lieu infamante, car elle est causée par un animal déprécié au Moyen Age et ce même s’il était important dans le régime alimentaire en Occident. Les symboles religieux antiques, les légendes et représentations tenaces font de l’animal un être reflétant le mal et le péché. Surtout, cette mort n’intervient pas pendant la chasse face à un sanglier mais après celle-ci, du fait d’un vulgaire cochon de ville ! Un roi tué par un vulgaire animal de la plèbe ! On est loin d’une mort héroïque face à un cerf, animal de plus en plus à la mode dans la chasse, reflétant la majesté du pouvoir et les hiérarchies d’une pyramide féodale désormais relativement bien structurée (en effet, l’ours disparaît peu à peu de l’imaginaire du Moyen Age central). La monarchie française ne peut en être que dépréciée. Il faut dire que la dynastie capétienne, installée depuis 987, est quelque part moins prestigieuse que les dernières branches carolingiennes, que l’Empire germanique a toujours prétention au leadership de la Chrétienté (dans l’héritage carolingien aussi) et que Louis VI n’est pas particulièrement apprécié. Une lignée mise à bas par un cochon ne peut qu’être une tâche noire à laquelle il faut remédier.
A moyen terme, les solutions pour purger ce mauvais souvenir sont l’adoption progressive de symboles christiques plus évidents pour la monarchie capétienne : le lys et le bleu azur, attributs de la Vierge qui en ces XIe – XIIe siècles prend de l’importance avec le culte des saints. Le royaume se place donc, plusieurs siècles avant la réaffirmation de Louis XIII, sous le patronage de la Vierge. Il se rapproche aussi de la papauté pour faire pièce à l’Empire et à sa prétention hégémonique. Pour surmonter ce ridicule, c’est donc dans les symboles religieux et parfois héraldiques que la monarchie puise donc de nouvelles ressources. Michel Pastoureau, spécialiste de ces thèmes, ne manque pas de convoquer sa bibliographie si riche. La monarchie surmonte donc cette crise.
Mais il y a des perdants : il y a tout d’abord le cochon, qui continue donc d’être ce mal aimé et symbolise d’autant plus les péchés (gloutonnerie, colère…). Mais l’autre perdant est le nouvel héritier, Louis VII. L’auteur insiste sur tous les échecs de son règne : impréparation au pouvoir, séparation d’avec Aliénor, difficultés avec l’Eglise, croisade désastreuse et au final, mise en place de la « Première guerre de Cent Ans ». Son règne reposant sur un accident souillant ne pouvait être que sombre.

Restituer les causalités
C’est donc bien sur le moyen et le long terme que Pastoureau pose ses analyses, le court terme étant celui de l’abaissement de la fama (réputation au sens le plus fort) des Capétiens et du royaume. Il faut donc agir sur le long terme pour regagner le terrain perdu sur le plan de la « légitimité charismatique » : saint Louis sera le meilleur à cela, sans aucun doute, mais les inflexions mariales et héraldiques sont prises bien en amont, avec l’appui des théologiens et hommes d’Eglise d’alors, Bernard de Clairvaux et Suger les premiers. C’est le beau XIIIe siècle ordonné, aristotélicien et aquinate qu’on devine déjà chez Bernard : « De Marie, qui est toute suavité, nous n’avons rien à redouter. A tous elle ouvre le sein de sa miséricorde. Elle est l’aqueduc qui distribue aux hommes la fontaine de vie, c’est-à-dire la grâce divine » (p. 138).
Pour autant, on regrettera, sans doute par le format court de la démonstration, que les causalités évoquées par l’auteur (instauration du patronage marial de la monarchie, mise en place des symboles et représentations héraldiques…) et qu’il relie à l’accident de 1131, ne soient pas explicitées. Parfois, on a plus l’impression de lire une juxtaposition d’événements et de processus liés à la société médiévale qu’une mise en lien entre ceux-ci. C’est un regret. Pour autant, la restitution d’évolutions de long terme est une fois de plus magistrale de clarté dans le propos de Pastoureau.

Référence :

PASTOUREAU, Michel, Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?, Paris, Le Seuil (« La librairie du XXIe siècle »), septembre 2015, 256 p. [ISBN : 9782021035285 – 21 euros]

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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