Essais
[Interview] Le Prix Brienne du livre géopolitique de l’année pour Jean Guisnel et Bruno Tertrais

[Interview] Le Prix Brienne du livre géopolitique de l’année pour Jean Guisnel et Bruno Tertrais

27 septembre 2016 | PAR Franck Jacquet

La remise du prix du livre de géopolitique de l’année a eu lieu la semaine passée. Exit notamment l’excellente biographie de Justin Vaïsse sur l’ancien conseiller de Bill Clinton pour les affaires internationales, Z. Brzezinski (on aurait aimé qu’il l’emporte…). Le gagnant est le duo d’un livre de bonne tenue, surtout adressé au grand public : Bruno Tertrais et Jean Guisnel l’emportent donc pour Le Président et la bombe. Ils retracent une histoire des rapports des Présidents de la Ve République avec l’arme atomique et font œuvre de pédagogie pour relater la place de la France dans le monde à travers cet outil d’un statut si particulier. L’un des membres du Jury, Anne-Clémentine Larroque, spécialiste de l’islamisme, qui publie en octobre en duo avec Charles Nadaud un témoignage sur les événements de novembre 2015 (Sortir du Bataclan, éditions Bréal), répond à nos questions sur le prix qui avait été décerné à JP. Luizard (notre critique du livre ici).

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Toute la culture (TLC) : Pourquoi ce choix pour gagnant de l’année 2016 ?  Quel est l’apport particulier de cet ouvrage selon vous et selon le jury ?  

Anne-Clémentine Larroque (ACL) : Il y avait plusieurs ouvrages très différents cette année couvrant des thématiques et des régions plus variées que l’an passé : la Corée du Nord, l’Afrique, l’Iran, la Russie, l’originale Géopolitique des séries de Moïsi …

La victoire a été emportée par le livre : Le Président et la bombe  de Bruno Tertrais et Jean Guisnel. Le choix de cet ouvrage a été voté largement par les membres du Jury du Prix Brienne car il présente la grande qualité d’être accessible à un large public sur un sujet souvent méconnu, ou mieux, fantasmé par les citoyens français. D’autre part, à l’approche des élections présidentielles de 2017, il nous a semblé que la thématique pourrait intéresser. Ensuite, l’ouvrage offre la mise en perspective d’un journaliste expérimenté et d’un chercheur. Le croisement de ces deux démarches fait sens et le pouvoir nucléaire du Président est habilement expliqué aux lecteurs. Enfin, la dimension géopolitique permet de comprendre que l’enjeu national est central mais qu’il a des incidences fortes sur la politique étrangère, diplomatique et économique de la France.

TLC : Aviez-vous particulièrement apprécié un autre ouvrage dans cette sélection ? 

ACL : Trois autres ouvrages ont attiré mon attention. D’abord, le livre de Philippe Pons La Corée du Nord, un Etat-guérilla en mutation : le journaliste a mené une enquête particulièrement fouillée sur un sujet très opaque qui fait l’objet de nombreuses représentations. Au travers d’une mise en perspective historique très documentée, l’auteur fait le point sur ce qu’est le système nord-coréen tant sa dimension totalitaire qu’économique. Ensuite, l’ouvrage d’Amir-Aslani Ardavan intitulé Iran le sens de l’Histoire, présente les principales problématiques et ambitions de ce pays qui est en train de se ré-ouvrir au monde depuis l’accord sur le traité nucléaire de juillet 2014. Il m’a paru très intéressant dans le contexte actuel, c’est-à-dire la normalisation des relations de l’Iran avec l’Occident, alors qu’au Moyen-Orient, l’Etat perse livre une bataille politique et géopolitique à son opposant saoudien, sous couvert de rivalités économiques ou religieuses, mais qui sont surtout politiques et géopolitiques in fine. Enfin, l’historien Pierre Vermeren en écrivant Le choc des décolonisations, de la guerre d’Algérie aux printemps arabes, a abordé une thématique importante parfois avec un parti pris qui peut lui être reproché, mais en s’attachant à présenter une réflexion-clé : le destin géopolitique lié des décolonisations aux printemps arabes. Cette réflexion trouve un point de convergence dans la réception de ces histoires vécues parmi nos concitoyens. Je pense que cette thématique est essentielle aujourd’hui pour les générations d’élèves et d’étudiants vivant dans l’après- « guerre ou révolutions » de leur pays d’origine.

TLC : Où sont les femmes !? La géopolitique est-elle une discipline « macho » ? 

ACL : Vaste sujet. Il y a de plus en plus de femmes en géopolitique, mais leur visibilité n’est pas toujours assurée, c’est vrai. Cela ne s’explique pas seulement du fait des chasses gardées par les hommes. Les femmes doivent se lancer et accepter d’être légitimes, y compris en géopolitique, encore représentée dans l’imaginaire comme un terrain de réflexion masculin. Nous sommes en train de faire sauter cette idée. Le chemin reste long pour atteindre une réalité plus équilibrée mais les inscriptions aux masters de relations internationales rencontrent de plus en plus d’inscriptions féminines donc, la réforme est en cours. D’ailleurs, des initiatives comme le Prix Brienne restent complètement disposées à présenter des ouvrages de géopolitique quelle que soit la qualité de son auteur, journaliste, chercheur, essayiste, qu’il soit homme ou femme.

La géopolitique devient « macho » si on se replie sur le vieux poncif que les rapports de force internationaux n’intéressent que les hommes selon la logique de puissance, de stratégie militaire… mais c’est totalement dépassé ! Je pense que la féminisation des postes à responsabilité en politique et de manière générale dans les secteurs de pouvoir, amène et amènera encore davantage une possibilité plus large pour les femmes de s’investir dans le champs géopolitique.

Faisant partie des femmes analystes en géopolitique, je pense pouvoir dire que les éditeurs promeuvent aujourd’hui la diversité des profils. La discipline géopolitique compte des auteures reconnues comme Sylvie Brunel, Béatrice Giblin qui montrent par leur travail et la reconnaissance qu’elles ont brillamment acquise depuis longtemps, qu’aucune barrière n’existe en réalité. Il suffit d’y aller et de prendre la place, évidemment légitimée par un travail et une rigueur de qualité, ce qui n’a finalement rien à voir avec le sexe.

TLC : Ne pensez-vous pas qu’il y a trop d’ouvrages publiés aujourd’hui sur le Moyen-Orient en général au détriment de régions extrêmement dangereuses comme l’Extrême-Orient ? 

ACL : L’actualité donne au Moyen-Orient une place centrale car les chercheurs et journalistes décryptent les fracturations et mutations de cette partie du monde avec intensité d’autant plus que celles-ci ont des impacts directs sur notre territoire. Il y a eu au XXe siècle pléthore d’ouvrages écrits sur le continent européen au cœur des bouleversements et des déséquilibres géopolitiques mondiaux.

Néanmoins, depuis au moins 10 ans, l’Afrique ou l’Asie font l’objet de nombreuses publications. Le curseur médiatique et politique étant ciblé sur le Moyen-Orient, on a l’impression que le Moyen-Orient est omniprésent, mais ce n’est pas le cas. Dans la sélection du Prix Brienne cette année, l’Extrême-Orient a été mis à l’honneur avec la Corée du Nord. Vous évoquez l’Extrême-Orient, mais ce qui manque selon moi en France, ce sont des ouvrages sur l’Amérique latine par exemple.

TLC : Savez-vous si le prix « booste » les ventes des lauréats ? 

ACL : J’imagine que oui, il faut demander aux auteurs lauréats. En tout cas je l’espère, car l’objectif est de promouvoir un ouvrage qui fait sens pour la compréhension de notre société et du monde. Que les gens lisent ce type d’ouvrages, c’est absolument fondamental.

TLC : Savez-vous si le prix Brienne existera encore après l’alternance politique à venir ? 

ACL : Nous le pensons clairement et l’espérons forcément, Luce Perrot et son équipe très dynamique de Lire la Société, y travaillent déjà.

Visuel : Couverture du livre.

Informations livre : Tertrais, Bruno, Guisnel, Jean, Le président et la bombe, Paris, Odile Jacob, mai 2016 : 247p. – ISBN : 9782738162113 – Prix : 22,90 euros.

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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