Essais
Le classique « Grand tournant » de Paul Kennedy réédité

Le classique « Grand tournant » de Paul Kennedy réédité

06 juillet 2015 | PAR Franck Jacquet

Perrin, dans sa collection Tempus, a récemment réédité le grand classique de l’histoire militaire et stratégique Le grand tournant de Paul Kennedy, historien américain dont les réflexions sur les affrontements armés, en l’occurrence la Seconde Guerre Mondiale, dépassent « l’histoire-bataille » du début du XXe siècle. En effet, c’est une démarche éclairant la géostratégique, la géo-économie… qu’il a contribué à mettre en avant. Si aujourd’hui cette veine de l’histoire des conflits a été renouvelée par l’intégration de la question des cultures de guerre, l’ouvrage demeure une référence.

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grand tournantLe retournement du rapport de forces entre belligérants
Le retournement du sort des armes pendant la Seconde guerre mondiale est situé par les trois batailles majeures de Midway, El-Alamein et surtout de Stalingrad. Ces points d’arrêt de l’expansion de l’Axe se situent en plein milieu du conflit. La suite est celle du repli pour la sphère de coprospérité japonaise comme pour le grand empire central du IIIe Reich. Longtemps les explications idéologiques avaient prévalu : si on suit la logique d’Hannah Arendt, au fond le totalitarisme nazi conduit, en ce qu’il accomplit complètement la crise de la modernité, à une atomisation de tout phénomène social. La meilleure illustration de ceci en est, à la fin de la guerre, l’engagement d’enfants d’une dizaine d’années parfois pour défendre ce qui reste de Berlin assiégée et ruinée.
Mais au fond il n’y a pas qu’une cause interne, loin s’en faut, pour comprendre le retournement. C’est l’objet de l’étude republiée ici en édition de poche. Paul Kennedy examine les raisons géostratégiques pour comprendre ce retournement, du côté des Alliés. Il apporta ainsi dans les études historiques des conflits mondiaux les approches issues de la géopolitique classique des anglo-saxons. En effet, Mackinder et Mahan, deux penseurs majeurs de cette discipline, ont montré à quel point la puissance se gagnait par les mers et leur contrôle, que ce soit en contrôlant les routes commerciales et les îles majeures par le Seapower et une stratégie de collier de perles, ou par le containment de la puissance de l’île-monde (le vieux continent eurasiatique concentrant les principales ressources) loin des côtes (stratégie américaine des pactes antisoviétiques durant la Guerre froide depuis l’OTAN jusqu’à l’OTASE en Océanie). C’est au fond ce premier soubassement qui supporte le raisonnement de Paul Kennedy. Le second est la puissance commerciale et productive des Alliés. En effet, les Etats-Unis surtout mais aussi le Royaume-Uni avec l’appui de son empire et l’URSS par sa masse (en hommes…) parviennent dès 1940 à produire plus rapidement de machines de guerres que les ennemis de l’Axe. Ils parviennent aussi, surtout les occidentaux capitalistes, à innover (on connaît les radars, le décryptage des codes de discussion au sein de l’armée allemande, mais il faut ajouter bien d’autres outils).
Les cinq grandes parties expliquent donc le renversement du cours de la guerre par la puissance productive et les positions géostratégiques de la Grande Alliance. C’est donc le contrôle des airs et surtout de la mer qui déterminent la fin du conflit (trois parties sont consacrées au contrôle des mers, que ce soit sur le plan commercial ou sur le plan purement militaire). Chaque grande opération (Torch pour l’Afrique du Nord, Dunkerque lors de l’évacuation des rescapés franco-britanniques en 1940…) est examinée sous l’angle des hommes alignés, des tactiques développées, mais surtout des rapports de force matériels et géostratégiques. C’est bien l’apport majeur de l’ouvrage, l’auteur s’étant appuyé pour l’occasion sur de nombreuses statistiques économiques et sur plusieurs cartes de circulations maritimes… Aujourd’hui la démonstration peut paraître quelque peu vieillie sur certains plans : la production de guerre néglige la question de l’effacement entre les fronts et l’arrière, élément important pour comprendre les dynamiques productives… L’ouvrage conserve cependant une autre force, celle des conclusions de fin de partie qui élargissent la réflexion portée sur les batailles développées plus haut, et ce qui permet de relier entre eux les enseignements.

Un aspect pour comprendre les affrontements de l’ère industrielle
Quoiqu’il en soit, l’ouvrage reflète un tournant majeur de l’historiographie du XXe siècle. Les tournant stratégiques sont à expliquer par la capacité à innover et à produire à la chaîne des nations, et donc par leur capacité à mobiliser des ressources pour l’affrontement. Aujourd’hui, on relie ceci aux vécus des populations via les études sur le rôle des affrontements aériens notamment (on pense aux études sur les bombardements du XXe siècle et leur résonnance politique par T. Hippler), mais pas seulement.
Plus largement, l’ouvrage de Kennedy est à resituer par rapport à ses autres travaux. L’auteur développe ici un des aspects (les logiques de survie des puissances durant les affrontements industriels) de son histoire de l’émergence et du déclin des grandes puissances en Occident notamment. Il a en effet été critiqué pour ne faire ressortir que des très grandes dynamiques, englobantes et donc nécessairement imprécises. Par cette étude circonstanciée (et bien d’autres sur d’autres tournants stratégiques), il éclaire les phénomènes de temps long par la capacité de réagir et de se mobiliser des sociétés sur le temps court, celui de quelques années de guerre intense donc.

L’ouvrage, s’il doit être complété par les historiographies postérieures (nouvelle histoire culturelle, brutalisation des sociétés), demeure un classique de l’histoire stratégique et militaire. Il comporte de plus l’avantage de refléter l’impact du point de vue géopolitique anglo-saxon sur l’écriture de l’histoire des mouvements militaires durant la Seconde Guerre Mondiale (et des conflits de l’ère industrielle plus généralement).

Paul Kennedy, Le grand tournant ; pourquoi les Alliés ont gagné la guerre (1943-1945), Perrin, Tempus, Février 2015, 571 p, 11 euros.

Visuel : © couverture « Grand tournant » de Paul Kennedy

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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