Essais
« La puissance des mères » de Fatima Ouassak : pour un nouveau sujet révolutionnaire

« La puissance des mères » de Fatima Ouassak : pour un nouveau sujet révolutionnaire

27 août 2020 | PAR Chloé Hubert

Avec son essai La puissance des mères, Fatima Ouassak propose d’envisager les mères des quartiers populaires comme un nouveau sujet révolutionnaire, et de rompre avec le rôle d’apaisement social qui leur est souvent assigné. Un essai très riche qui propose une réflexion politique puissante et nécessaire.

« Tempérer. Faire tampon entre le système social et l’enfant. C’est ce qui est attendu des mères. Tempérer la réaction de l’enfant face à l’injustice, tempérer sa colère. Calmer le jeu ». Telle est la posture souvent attendue des mères des classes populaires. Calmer leurs enfants qui pourraient se rebeller contre l’autorité et le système en place. Mais que fait-on lorsque l’on sait que ce système leur est effectivement défavorable, et que cette révolte, légitime ?

Rompre avec la figure de la mère-tampon

Alors que les violences contre les jeunes des quartiers populaires descendants de l’immigration postcoloniale sont exacerbées, la posture des mères est inconfortable. Faut il protéger ses enfants de ces éventuelles violences en les empêchant de s’exprimer sur les inégalités qu’ils subissent ? Ou bien faut-il lutter pour eux, à leur côté, pour qu’ils n’aient plus à subir la violence – institutionnelle et systémique – dans l’avenir. Fatima Ouassak, mère, arabe, et vivant dans un quartier populaire de Seine-saint-Denis a choisi la deuxième option. « Face au pouvoir et aux institutions, nous sommes solidaires de nos enfants quand ils expriment leur colère après que des policiers ont sauvagement assassiné un des leurs. Nous considérerons que leur colère est un outil de lutte ». Et, c’est là où la proposition de l’autrice est puissante, c’est que cette colère reste légitime, même lorsque qu’il y a des émeutes ou des bâtiments brûlés. Car « tous les bâtiments de France et de Navarre réunis ne valent pas la vie d’un seul de nos fils assassinés impunément. Cela devrait être une évidence ». Une évidence qu’il faut toutefois souvent réaffirmer, ce que Fatima Ouassak fait ici avec brio. Elle livre un essai combatif pour la constitution des mères en nouveau sujet politique révolutionnaire, en rupture avec la figure de la mère-tampon incarnée par des initiatives comme celles des « mamans des cités » qui contribuent, malgré elles, à perpétuer un système inégalitaire pour leurs enfants.

Un essai à la première personne: de l’expérience des discriminations …

Dans cet essai, Fatima Ouassak parle à la première personne et part de son expérience personnelle de mère arabe dans les quartiers populaires pour mener une réflexion sur l’intersectionnalité qui s’adresse à tous. Elle dénonce le mythe de la méritocratie qui rend responsable les élèves de leurs échecs et le racisme latent des institutions publiques. Par exemple, elle raconte la différence de traitement entre les parents arabes de classes populaires par rapport aux parents blancs de classe moyenne, que ce soit au sujet de l’habillement non genré (jugé progressiste pour les uns ou oppressif pour les autres qui ne chercherait qu’à brimer la féminité de leur fille), ou au sujet d’une proposition de l’option végétarienne à la cantine pour raisons écologiques qui tourne en débat sur la laïcité. « Si j’avais été blanche et de classe moyenne, j’aurais été élue parent écolo de l’année », déplore l’autrice. Elle raconte aussi le traitement différencié qu’elle subit à l’hôpital et dans toutes les institutions parce que femme, mère, arabe et de classe populaire, à l’intersection donc de toutes ces discriminations.

« A-t-on vraiment envie de se battre contre le démantèlement de l’hôpital public quand on y est à ce point méprisée et discriminée ? Ceci est un piège, et il est redoutable. Je suis confrontée à ce piège à maintes reprises, dans d’autres institutions publiques ». Piège dans lequel Fatima Ouassak refuse de tomber en choisissant de militer pour une amélioration du service publique qui prendrait en compte les problématiques racistes, mais aussi sexistes et classistes. Elle refuse l’option binaire qui est proposée aux classes populaires, à savoir: accepter les choses comme elles sont (et s’en satisfaire, ça pourrait être pire) ou décider de s’en désintéresser. La première option signifie pour l’autrice un renoncement à sa dignité, baisser la tête et se contenter de dire à ses enfants – alors qu’ils ne sont encore qu’enfant- que ça sera plus dur pour eux mais que c’est ainsi, même si c’est injuste. La deuxième option, c’est celle dans laquelle les parents de classes populaires sont taxés de « démissionnaires », alors qu’ils ne font qu’entériner une exclusion dont ils sont victimes.

… à la nécessité de s’organiser

C’est donc une troisième voie que propose Fatima Ouassak, celle d’une réappropriation, par les classes populaires et notamment celles descendantes de l’immigration postcoloniale, des services publiques dont ils bénéficient mais dont le fonctionnement les exclus. Leurs revendications sont toujours jugées illégitimes et ne sont pas écouté (« ne vous plaignez pas, c’est pire dans votre pays »), voire même critiqué (« il veulent imposer « leur » coutumes alors que nous sommes ici en France »), tout en étant critiqué aussi lorsqu’ils se font discret (« ils ne veulent que les avantages et se sentent même pas français »). L’autrice rend compte de cette posture précaire qui guette tous les membres des classes populaires en racontant sa surréaliste exclusion des réunions de parents d’élève de la FCPE suite à la discussion sur les repas végétariens, au prétexte qu’elle ferait de « l’entrisme », comprenez qu’elle est ici pour imposer progressivement des idées « communautaires » et « islamique ». « Quand une personne descendante de l’immigration postcoloniale milite, sans baisser la tête, dans une organisation majoritaire, on considère qu’elle fait de l’entrisme. Et elle sera pour cette raison disqualifiée, voire exclue. Et quand cette personne finie, parce qu’on l’y pousse, par militer ailleurs, dans une organisation autonome, sa démarche est taxée de repli identitaire teinté de séparatisme. Face on perd, pile on perd aussi aussi ». Elle raconte alors comment, pour remédier à cet impossible dilemme, elle à cofondée l’association Front de mères à Bagnolet, premier syndicat de parents d’élèves des quartiers populaires centré sur un projet local et écologique.

Pourquoi les mères ?

Pourquoi ce serait aux mères, et pas aux parents de lutter aux côtés de leurs enfants pour un avenir plus égalitaire ? N’est-ce pas là un moyen d’empêcher les pères de s’investir ? A cette question légitime, Fatima Ouassak répond que « le rapport hommes-femmes au sein des couples reste largement inégalitaire, il n’y a donc aucune raison d’invisibiliser cela au moment justement où il s’agit d’exister politiquement ». Autrement dit, il s’agit donc ici retourner désavantage structurel en leur faveur sur le mode de l’empowerment. Elle invite donc à lutter justement en tant que mères, et même en tant que mères des classes populaires, qui sont souvent celles qui sont le plus réduite à leur rôle de mère. « [les] mères des classes populaires se retrouvent parfois à devoir s’occuper et de leurs enfants, et des enfants de femmes de classes moyennes et supérieures qui ne veulent pas être réduites à leur rôle de mère – et en ont les moyens… ». Ainsi, ce texte s’inscrit aussi dans une perspective féministe pour une revalorisation du statut des mères dans les luttes féministes, ce qui inclurait, de fait, davantage les mères des classes populaires. Fatima Ouassak est d’ailleurs engagée dans une organisation féministe: le Réseau Classe / Genre / Race qui lutte contre les descendantes de l’immigration postcoloniale.

On découvre donc avec cette essai Fatima Ouassak, militante sur tous les fronts: écologistes, féministes, antiraciste. Ce livre est donc une découverte importante de la rentrée. À la fois sociologiquement très riche et novateur, tout en étant rendu accessible par une écriture claire, précise, incisive et combative, cet essai et à mettre dans toutes les mains.

Fatima Ouassak, La puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire, La Découverte, 272 p. 14€, Sortie le 26 août 2020

Visuel: ©Couverture officielle

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Chloé Hubert

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