Essais
« Pouvoirs de la lecture » de Peter Szendy : Quand je lis, je lis

« Pouvoirs de la lecture » de Peter Szendy : Quand je lis, je lis

02 août 2022 | PAR Julien Coquet

Multipliant les exemples, Peter Szendy nous montre ce qui se passe lorsque nous lisons. Un ouvrage ardu qui peut parfois perdre le lecteur.

En lisant cette phrase, ces mots, une petite voix a normalement fait jour dans votre tête. Cette voix, nous sommes une majorité à l’entendre : « Faible ou distincte, elle peut sonner comme notre propre voix (ou du moins telle que nous pensons qu’elle est entendue) ou bien au contraire, adopter une tessiture, un accent et un ton particuliers. Pour certains, elle varie selon les circonstances, qu’il s’agisse d’une simple pensée intrusive ou de la lecture d’un roman, au cours de laquelle elle peut même s’adapter aux personnalités des personnages. » (cf. article de France Culture). Dans son Pouvoirs de la lecture. De Platon au livre électronique, Peter Szendy part de cette anecdote pour dérouler ensuite une histoire des forces qui nous animent lorsque nous lisons, forces avec lesquelles jouent parfois les auteurs.

Soulignons-le d’emblée : Pouvoirs de la lecture n’est ni un essai sociologique, ni un essai sur les sciences cognitives. Peter Szendy montre rapidement, en convoquant notamment deux écrits de Platon et Sade, les voix qui animent la lecture : ma propre voix, celle du texte/de l’auteur, celle de l’anagnoste phonographe (une personne qui lirait pour nous, tels ces esclaves antiques qui lisaient pour leur maître) ou encore celle de l’impératif catégorique de lecture. Peter Szendy nous fait part d’anecdotes sur la lecture au fil des siècles : sa tablette numérique qui lui joue des tours, la lecture vue comme dangereuse lors du procès de Madame Bovary, l’attachement particulier qui liait un maître à son esclave-lecteur (anagnoste)…

Pouvoirs de la lecture arrive à nous faire découvrir certaines zones d’ombre de la lecture. On y apprendra notamment que la lecture peut-être genrée grâce à Italo Calvino et son Si une nuit d’hiver un voyageur… Que László Krasznahorkai joue allégrement avec le réel dans son intrigant Guerre et guerre. Ou encore que Hobbes, dans le Léviathan, nous invite à une lecture cumulative : « Si bien que le Léviathan est une machine à faire lire qui s’organise de façon strictement parallèle à la machine à gouverner ».

Il faudra par contre être bien accroché pour certains passages de Pouvoirs de la lecture. La convocation de certains auteurs ardus (Lacan commentant Sade, Jean-François Lyotard sur Platon, Heidegger…) nous a plongé dans l’incompréhension, ne pouvant que nous conduire à répondre par la négative à la question posée par Peter Szendy : « Es-tu encore là ? ». Un ouvrage à lire donc en prenant des notes, à la vitesse réduite (la notion de « vitesse de lecture » étant souvent abordée) et en piochant ce qu’on veut en retenir ou non.

« L’histoire relativement récente du livre audio (dont on trouve pourtant des anticipations visionnaires chez Cyrano de Bergerac, par exemple) doit donc être comprise comme prolongeant, à la manière d’une prothèse vocale, les pratiques de lecture que nous verrons mises en scène dans les dialogues platoniciens. Et lorsque nous verrons des lecteurs se mettre à lire en silence, il nous faudra penser que la phonographie du lire (qu’elle soit l’œuvre de l’esclave lisant à voix nue ou qu’elle soit enregistrée sur disque par des lecteurs professionnels) a été pour ainsi dire avalée, engloutie en chacun de nous, intériorisée dans la scénographie vocale intime qui se produit à chaque fois que nous lisons. »

Pouvoirs de la lecture. De Platon au livre électronique, Peter SZENDY, La Découverte, Terrains philosophiques, 220 pages, 19,90 €

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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